Ce matin du 10 décembre, Delphine Lesaignoux, gérante de la ferme de Kémo, reçoit Fabien, travailleur handicapé au sein de l’établissement et service d’accompagnement par le travail (Esat) des Pifaudais à Quévert, dans les Côtes d’Armor, pour une journée en immersion organisée par la MSA d’Armorique.

Bottes aux pieds au milieu du pré et oreille attentive, il attend les consignes. « Pour avoir un sommeil réparateur, les chevaux doivent pouvoir se coucher au sec », explique Delphine. La première mission du quarantenaire est donc simple : garnir les abris extérieurs de copeaux de lin pour assurer leur repos. Ni une ni deux, Fabien se met au travail de bon cœur, sous l’œil bienveillant de l’agricultrice.

Pour Delphine, cette journée n’a rien d’exceptionnel. « Mon métier, c’est d’aider les autres », résume-t-elle. Depuis 2013, elle et son mari, Youen, accueillent régulièrement des personnes en situation de handicap, notamment atteintes d’autisme, ou encore des publics en grande précarité. Ils proposent notamment des séances en contact avec les chevaux à visée thérapeutique. « Nous travaillons avec plusieurs partenaires, dont un foyer d’accueil d’urgence de Dinan, explique Delphine. Une fois par semaine, un jeune vient se ressourcer ici. »

Ils ont également des partenariats avec des établissements à vocation sociale, accueillant des personnes en difficulté voire en grande précarité. Au-delà de ces expériences individuelles, Delphine défend une vision plus large de l’inclusion : « Je suis persuadée que le monde agricole peut ouvrir ses portes aux personnes en situation de handicap. On doit leur permettre de trouver une place dans la société ». La journée d’immersion, organisée façon DuoDay, a précisément cet objectif : celui de montrer qu’il est possible d’ouvrir les exploitations à des profils variés.

« On veut changer le regard sur l’inclusion et montrer la capacité d’ouverture de l’entreprise agricole », note Annie Bertrand, animatrice de la vie mutualiste à la MSA d’Armorique, qui aimerait que cette opération s’étende plus largement.

Une place dans la société

Dans une ferme, les tâches confiées sont adaptées et encadrées. « Certaines activités, concrètes et répétitives, peuvent tout à fait convenir aux personnes atteintes d’un handicap physique ou psychique », note Delphine. Fabien, qui assemble habituellement des pièces de luminaires, le confirme : « Je suis précis et soigneux dans mon travail. Mais ici, les chevaux sont vivants, ils bougent, il faut être plus attentif. » Cette concentration, elle la constate chaque jour chez ceux qu’elle accueille. Les réticences que peuvent avoir certains agriculteurs sont souvent liées à une méconnaissance.

« Le handicap peut faire peur quand on n’y est pas confronté », admet Delphine. Pourtant, ces craintes s’évaporent rapidement quand on saute le pas. Quitte à se faire accompagner. L’élue MSA se dit d’ailleurs prête à partager son expérience et à former ses pairs. « C’est une vraie richesse humaine », confie-t-elle. Un point confirmé par Annie. « Les exploitants peuvent s’autoriser à explorer cette piste, d’autant plus qu’on peine à recruter dans ces secteurs. La MSA est là pour accompagner ceux qui chercheraient à ouvrir leur ferme à des personnes en situation de handicap. »

Médiation animale

La journée d’immersion est aussi l’occasion de découvrir l’équithérapie proposée à la ferme de Kémo. Durant ces séances, les chevaux deviennent de véritables médiateurs thérapeutiques pour apaiser ou améliorer des difficultés psychiques ou physiques. « Les animaux nous prennent comme on est, ils ne jugent personne. » Attention, confiance et émotions… les équidés auraient-ils le pouvoir de métamorphoser ? En tout cas, Delphine observe des résultats incroyables.

C’est le cas pour Sébastien, 28 ans, autiste et atteint d’un TDAH (trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité), pour qui ces rendez-vous sont devenus essentiels. « On travaille son attention », explique Sylvie, l’éducatrice qui l’accompagne. Depuis qu’il vient ici, son comportement s’est amélioré. « Il est plus calme, plus concentré. Il s’adapte aussi mieux aux imprévus ».

Pour Fabien, la rencontre avec les chevaux aura été une belle découverte. Timide au départ, il a pris ses marques. « Tu vois, au début avec le poney Kémo, tu étais un peu hésitant, tu n’osais pas trop, et puis tu as réussi à le faire courir. À la fin, tu avais plus d’assurance, ta posture a changé », analyse Delphine avec un grand sourire. « On pourrait se dire qu’on n’a pas fait grand-chose, mais on voit qu’ils prennent confiance en eux, que la gestuelle change au contact des animaux », nous confie-t-elle.

À la ferme de Kémo, l’inclusion n’est pas un concept, elle est ancrée dans le quotidien. En attendant que l’idée fasse son chemin dans d’autres exploitations, Delphine et son mari continueront de penser autrement le rôle du monde agricole, à la fois comme un espace de travail, de lien social et de soin.