Il y a chez Jessy Trémoulière quelque chose d’inaltérable. Une densité tranquille. Un mélange d’humilité paysanne et d’assurance conquise sur les terrains du monde entier. À 33 ans, celle qui a été l’une des arrières les plus brillantes du XV de France féminin de tous les temps parle moins de titres que de cohérence. Moins de gloire que de fidélité.

Le rugby est entré dans sa vie presque par hasard, au lycée agricole de Brioude-Bonnefont, niché au cœur de l’Auvergne. Elle y venait pour préparer son avenir dans l’exploitation familiale. À 16 ans, elle découvre l’ovalie. Sans a priori. À la maison, on regardait les matchs, son père, ancien joueur de Fédérale B, parlait mêlées et troisième mi-temps. Elle, pourtant, était footballeuse. Dix ans de ballon rond et l’envie d’aller vite, déjà.

Meilleure joueuse du monde de la décennie 2010-2020

Par curiosité, elle se lance dans le rugby à XV au sein de l’association sportive de son lycée en 2008, avant de rejoindre l’Ovalie romagnatoise, tout en continuant le football. Peu à peu, le rugby s’impose comme sa discipline principale, notamment après sa sélection en équipe nationale des lycées agricoles, puis en équipe de France des moins de 20 ans.

Ensuite tout s’enchaîne. Elle ne se rêvait pas championne. Les autres le lui prédisaient. Elle, travailleuse appliquée et façonnée par les valeurs rurales : abnégation, endurance, goût de l’effort, elle avançait. « Rien n’est acquis », répète-t-elle. Ni sur une parcelle de terre agricole, ni sur la pelouse détrempée d’un stade.

En 2018, la France bat l’Angleterre au Stade des Alpes à Grenoble et réalise le Grand Chelem. Les coupes du monde, les hymnes, la ferveur. Elle connaîtra tout cela. Elle sera même élue meilleure joueuse du monde de la décennie 2010-2020. Et pourtant, à 30 ans, elle arrête. Pas par lassitude du jeu, mais par exigence envers elle-même. « Ne faites pas des sélections pour accumuler des sélections. Donnez du sens à vos actions. »

Quand je suis avec mes animaux, je suis déconnectée du monde.

Le rugby professionnel, encore balbutiant chez les femmes, ne lui offre qu’un contrat à 75 %. Le reste du temps, elle trait, soigne, court entre musculation et vêlages. Elle enchaîne des journées de quatorze heures. L’épuisement n’est pas qu’un mot. Revenir en Auvergne fut moins un renoncement qu’un choix. À cinq minutes de la ferme familiale, elle élève ses Prim’Holstein, parle à ses bêtes, retrouve un rapport direct au vivant. « Avec les animaux, il n’y a pas de jugement. »

Elle entraîne aussi, joue encore, travaille dans une brasserie artisanale de Brioude. « Hyperactive », dit-elle en souriant. Lucide, surtout. Ses voyages l’ont marquée – la Nouvelle-Zélande, l’Afrique du Sud – mais c’est la simplicité qui l’émeut. Un tatouage maori au poignet, Kia Ora : profite de la vie. Chez elle, cela signifie agir en accord avec soi. Oser. Essayer. Conseiller aux jeunes filles de ne pas écouter les voix qui assignent.

Dans son regard, rien de nostalgique. Les souvenirs sont là – un premier maillot remis par son père, un veau mis au monde seule à l’aube – mais ils ne pèsent pas. Ils construisent. Jessy Trémoulière n’a pas quitté le combat : elle l’a déplacé. De la ligne d’en-but aux pâturages, avec la même droiture.

Dates-clés

  • 1992 : naissance à Beaumont (Puy-de-Dôme).
  • 2011 : première sélection en équipe de France féminine.
  • 2012 : grand Chelem avec le XV de France féminin dans le Tournoi des Six Nations (désignée meilleure joueuse du monde).
  • 2022 : annonce de sa retraite internationale à 30 ans.