« Il pleut à verse mais nous allons tout de même rajouter de l’eau. C’est nécessaire pour que vous compreniez bien », lance Sandrine au groupe réuni dans le hall. En effet, la pluie ruisselle sur la baie vitrée. Difficile d’avoir une vision nette des champs dardés d’énormes poteaux électriques qui s’ouvrent devant nous.
Démonstrations en direct
Derrière, les conversations vont bon train. Mais pour ceux qui terminent leur café face au paysage, le virage que forme la route juste devant la vitre se transforme en théâtre. Soudain, mais presque au ralenti, un véhicule blanc immaculé exécute involontairement un tête-à-queue parfait. Les freins crissent. À la fin de sa ronde, la voiture stoppe net. Une, deux, trois secondes s’écoulent.

Elle redémarre et reprend avec prudence sa trajectoire initiale ; non sans risquer, malgré sa vitesse réduite, de perdre à nouveau son adhérence en abordant le virage suivant. Les quelques spectateurs de la scène ne cillent pas et, comme si de rien n’était, finissent par rejoindre leur groupe qui s’installe dans une salle.
Seraient-ils encore aussi peu surpris, s’ils avaient vu les véhicules suivants, tous identiques d’ailleurs, réaliser un ballet similaire ?
La réponse est oui, car nous sommes à Belloy-en-France, dans le Val-d’Oise, au centre de formation Centaure. Ils ne sont ni blasés, ni insensibles, ils sont venus suivre la formation « Risques routiers, véhicules et utilisation des engins agricoles en sécurité » que délivrent Sandrine et Laurie, les formatrices.
Une journée sous le signe de la prévention
La scène qui s’est déroulée sous nos yeux il y a quelques secondes est habituelle. Pas de troublante coïncidence ni de tronçon de route publique mortel ici. Le tracé des pistes est conçu pour confronter, en toute sécurité, nos participants aux risques qu’ils pourraient rencontrer au volant. Des risques accrus d’autant plus qu’ils ne conduisent pas (que) des citadines.
Pour exercer leurs métiers, ils ont souvent recours à des engins agricoles qu’ils sont amenés à déplacer sur la voie publique. Le tracteur vient évidemment en tête, mais ce serait oublier les remorques et les engins propres à certains secteurs. Celui du paysagisme est notamment largement représenté lors de cette formation, mais on retrouve également des éleveurs et des maraîchers.

Chef d’équipe, salarié expérimenté, responsable administratif ou dirigeant, leur particularité est d’être référent prévention dans leur entreprise. Vu que toute entreprise employant au moins un salarié doit désigner un référent santé-sécurité (selon les articles L. 4644-1 et R. 4644-1 du Code du travail), la particularité n’est pas très singulière.
Les préventeurs ont un réseau
Elle le devient quand on apprend qu’ils font tous partie d’Agriprev, le réseau des préventeurs franciliens, initié et animé par les conseillers en prévention de la MSA Île-de-France, Manel Zayet, Patricia Martin et Raymond Bykoukous. Il s’adresse à toutes les entreprises relevant du régime agricole de la région.
« Rien ne remplace les solutions construites à partir des situations de travail, explique ce dernier. Nous proposons des rencontres, des visites de terrain et des échanges pour qu’ils ne restent pas seuls face aux problématiques de sécurité. »
Rencontres en ligne entre employeurs et référents, test des démarches prévention sur le terrain, séminaires annuels, veille sur les outils, les règlements, l’actualité : le réseau propose de cultiver… son réseau. Mais aussi de suivre des formations sur les bases de la prévention. C’est dans ce cadre que tout ce beau monde est réuni aujourd’hui.
Atelier angles morts
« Les bleus, vous suivez Laurie ! Les jaunes, avec moi ! », lance Sandrine en ouvrant le chemin. Fini la salle de cours, place aux ateliers. Il y en aura quatre en tout. Celui concernant les angles morts, vu les conditions climatiques, se déroule exceptionnellement sous un hangar. Au jeu des sept erreurs, les participants ont l’œil aiguisé. Plaque d’immatriculation scotchée, ceinture de sécurité bloquée, ordinateur portable posé sur le fauteuil passager… rien ne leur échappe.


C’est surtout l’occasion pour Sandrine de glisser une recommandation, un conseil ou un point de vigilance avant d’aborder le repérage selon le type de véhicules, les différences de gabarit et les usagers vulnérables.
Le mot d’ordre est clair : « Développer les bons réflexes et éviter de se retrouver dans une mauvaise passe. Le but, c’est que ça n’arrive jamais », assène-t-elle. Dès lors, la question n’est plus : « Comment réagir ? » mais « Comment éviter de se retrouver face à une telle situation ? ».
La réponse ? La vigilance. Et d’autant plus au volant de gros véhicules. « Sur la route, vous constatez que le conducteur de la voiture d’à côté est au téléphone, que faites-vous ? », interroge Sandrine. « Je râle après lui ! Ce n’est pas prudent ! », lui rétorque l’un des référents. « Râler n’évite pas le danger. Redoubler de vigilance lorsqu’on constate que l’autre en manque, oui. » La réplique de Sandrine fait mouche.
De la prévention et de l’eau
Vient à présent l’heure de la douche. Dehors, il pleut des trombes. Par binômes, les participants prennent place à bord des fameuses voitures blanches. Direction le plateau d’exercices pratiques de conduite. Autrement dit, le virage que l’on asperge davantage. C’est pour qu’ils comprennent bien le phénomène de perte d’adhérence. Et même à très, très faible vitesse pour certains, il se produit à chaque passage.


Sensation certainement décuplée pour les deux participantes qui s’installent derrière le volant des tracteurs. En ligne droite, sous une pluie battante et sur une piste gorgée d’eau, le freinage est loin d’être aisé, même pour ces conductrices de tracteur aguerries.
Rien ne vaut l’expérience sur le terrain, mais c’est au sec que se déroule le dernier atelier. « Et si nous parlions des EDPM », Sandrine attend une réaction. « ED… quoi ? ». Les engins de déplacement personnel motorisé. « Ah ! Les trottinettes électriques ! » s’exclame l’un des référents. À l’évocation de ces mots, l’auditoire est unanime : « C’est la nouvelle plaie du conducteur ! »
Oui, ils peuvent être dangereux, d’autant plus quand leur propriétaire ne respecte pas les règles de sécurité ou de puissance moteur. Mais là encore, le discours de Sandrine est : « éviter à tout prix l’accident. Il faut donc redoubler de vigilance ». Un message auquel tous adhèrent parfaitement et qui clôt cette formation. Mais pas la réflexion des membres du réseau.
Partage d’expérience
Les conseillers en prévention de la MSA Île-de-France prennent le relais afin de partager cette expérience et d’aider chacun à formuler des pistes d’action et des idées d’animation à déployer en interne. Les propositions fusent comme les voitures en perte d’adhérence. Pour eux, transmettre aux collègues ce qu’ils ont appris aujourd’hui est une évidence et ne nécessite pas de moyens particuliers. Tout comme leur réflexion sur « l’organisation qui, dans le cadre de la prévention, est primordiale ».
Le temps d’échange entre pairs se termine et on fixe la date du prochain rendez-vous. Ce sera dans quelques mois. « Que mettre en place face aux addictions, aux drogues ? », « Détecter, prévenir les problèmes de santé mentale » ou « En savoir plus sur les distracteurs (casques, oreillettes) » sont les thématiques que les référents aimeraient aborder. Rendez-vous est pris !
Renforcer la santé‑sécurité au travail des salariés agricoles
Le réseau Agriprev, animé par la MSA Île‑de‑France, fédère les référents prévention des entreprises agricoles de toutes tailles et productions.
Gratuit et ouvert à tous, il offre un appui concret pour améliorer la sécurité au quotidien : rencontres de terrain, échanges entre pairs, formations et outils pour faciliter la prévention.
En rejoignant le réseau, les adhérents bénéficient d’un accompagnement basé sur l’expérience réelle du travail agricole.
Il permet de partager les pratiques, les difficultés et des solutions issues du terrain, afin de réduire les risques, prévenir les accidents graves et renforcer durablement la performance humaine et organisationnelle des exploitations franciliennes.