« Depuis que mon médecin traitant est parti à la retraite, j’ai du mal à trouver des rendez-vous. Ce bus permet de résoudre les problèmes de mobilité qu’on a dans les campagnes. » Sophie, la cinquantaine, habitante de Bayel dans l’Aube, profite de l’arrivée d’un petit nouveau dans le village : le Médicobus, un cabinet médical itinérant.
Guidée par Catherine Pitet, la secrétaire du dispositif, et soutenue par une béquille, elle monte d’un pas mal assuré dans le camion posté sur la place du village. Dans cette commune de 738 habitants, l’arrivée de la structure mobile marque un vrai tournant dans l’accès aux soins.
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La mobilité : point noir des campagnes
À l’intérieur du véhicule, exigu mais optimisé au centimètre près, le Dr Claude Soibinet accueille sa patiente avec un grand sourire. À peine retraité, il a réenfilé sa blouse, à 73 ans, quand le projet s’est présenté. « Pour moi, exercer ce métier, c’est un engagement. » Depuis quelques mois, il reçoit entre huit et dix patients sur la place du village, une journée par semaine. « La médecine, c’est ma vie. Je trouvais dommage que mes 50 années d’expérience ne servent plus à personne », commente-t-il.
Pour Sophie, l’arrivée de ce dispositif de soins est un soulagement. Après deux cancers du sein, et reconnue handicapée, elle est limitée dans ses déplacements. Elle ne peut plus exercer son métier, une étape qui a été un déchirement pour elle. « Qu’est-ce que je peux faire ? J’ai travaillé 10 ans dans l’Éducation nationale, aux cuisines, à l’accueil ou à faire les ménages. J’aurais préféré avoir un petit travail, mais avec mon handicap, c’est compliqué… »
Le médecin tend l’oreille avec attention et bienveillance pendant plus d’une demi-heure. La discussion se poursuit après le rendez-vous avec l’infirmière et la secrétaire. Une écoute à la fois médicale et humaine qu’elle n’avait pas retrouvée depuis longtemps.
Car le Médicobus ne soigne pas que les corps, il recrée aussi du lien et permet aux patients de parler s’ils en ressentent le besoin. « Il a un rôle médical mais aussi social et psychologique », confirme Emmanuelle Renneville, chargée de mission santé pour le département de l’Aube, qui a mis sur pied le projet.
25 000 habitants sans médecin traitant
Sophie repart avec une ordonnance pour des examens… et le sourire. « Elle n’avait aucun suivi médical, relève le praticien. Comme la plupart des patients que l’on suit. Pour certains, ça faisait même 15 ans qu’ils n’avaient pas vu de médecin ! »
Lancé par le département de l’Aube et soutenu par la MSA Sud Champagne, le Médicobus répond à une pénurie dans la région. « 25 000 personnes se retrouvent sans médecin traitant, ce qui représente 13 % de la population », dénombre Emmanuelle Renneville. Un chiffre plus élevé que la moyenne nationale qui est de 11 %. Face à ce constat, le choix d’une unité itinérante est apparu comme une évidence.
Labellisé France santé et porté par le plan France Ruralités 2023, le projet a commencé dès le mois de septembre 2025, d’abord dans des lieux fixes. Avant même la mise en circulation du camion, 345 consultations médicales ont ainsi été réalisées à Essoyes et à Ville-sous-la-Ferté (Clairvaux). En mars 2026, le camion est livré et peut commencer à parcourir les routes de ces déserts médicaux, avec quatre médecins à son bord. « Nous avons choisi de recruter des professionnels déjà à la retraite pour ne pas affaiblir l’existant », souligne la chargée de mission.
Retards de diagnostics
Ce manque de suivi n’est pas sans conséquences pour la santé des habitants. « On peut rencontrer des retards de diagnostic importants », alerte le Dr Soibinet. Des pathologies qui auraient pu être soignées ou freinées grâce à la prévention ou aux soins s’installent parfois.
« Ce matin par exemple, j’ai reçu un jeune très handicapé au quotidien par des douleurs, avec un tableau de rhumatisme inflammatoire qui se met en place. Il a peut-être une spondylarthrite ankylosante [maladie inflammatoire articulaire chronique, ndlr], mais n’a pas trouvé de médecin, ni ici, ni dans la région dans laquelle il a commencé un nouveau travail. Il n’a pas reçu de diagnostic alors qu’il pourrait bénéficier de traitements qui lui changeraient sûrement la vie… », regrette-t-il.
Malgré ses limites, le Médicobus est, selon Claude Soibinet, l’exemple même d’une médecine de proximité. « Je ne regrette pas d’avoir rejoint l’aventure : je traite des dossiers qui comptent vraiment, et je sens que mon travail est utile », témoigne le médecin.
« Ce projet, c’est l’ADN du département, explique Philippe Dallemagne, président du département de l’Aube. Nous souhaitons également renforcer l’attractivité des territoires et l’offre médicale dans les zones où les médecins se font rares. Le département développe ainsi des actions pour soutenir les étudiants, mettre à disposition des logements pour les futurs médecins et faciliter l’installation de leurs conjoints. » Le but : retrouver un territoire dynamique en termes d’accès aux soins.



Un bus tout terrain
Chaque jour, le Médicobus se déplace dans une commune différente de l’Aube avec un médecin attitré à chacune. Cinq communes sont aujourd’hui partenaires : Villenauxe-la-Grande, Rigny-le-Ferron, Essoyes, Bayel, Ville-sous-la-Ferté. Très bientôt, Les Riceys rejoindra le dispositif. Les médecins sont épaulés dans leur mission par une équipe composée d’une infirmière, Loraine Écuvillon et d’une secrétaire, Catherine Pitet.
En plus de leurs fonctions (démarches administratives, accueil, soutien…), elles assurent également la logistique et doivent user d’astuces pour remédier aux problèmes. « L’itinérance a le désavantage d’être soumise à certains aléas, il faut tout gérer, parfois avec des moyens limités et dans l’urgence », confient-elles. Connexion Internet, installation des logiciels, conduite du bus… chaque déplacement est préparé minutieusement et doit proposer des solutions concrètes pour les patients. L’installation du camion, quant à elle, prend presque une heure.
« Quand on arrive, on doit tout désamarrer », note Loraine. Les meubles et le matériel sont en effet attachés pendant le trajet. Le soir, il faut faire le ménage et tout amarrer à nouveau. Le bus part tous les matins de Troyes pour s’installer dans les communes sur des emplacements adaptés aux besoins du dispositif. « On doit être adossé à des lieux comme des salles des fêtes, des mairies ou des écoles afin de disposer de l’électricité, des sanitaires, un lieu d’accueil et une salle de repos », liste Loraine Écuvillon.
Côté organisation, « deux créneaux d’urgences sont bloqués l’après-midi, et nous travaillons avec le Samu (15) qui renvoie certains patients vers nous », explique l’infirmière. Le camion permettra bientôt d’effectuer des téléconsultations avec du matériel connecté en dehors des heures où les médecins exercent. Des bilans de prévention réalisés par l’infirmière devraient se multiplier.
À ce jour, ce sont 174 patients qui ont choisi ce centre de santé comme médecin traitant. La preuve que le département a besoin du Médicobus.
Que contient le Médicobus ?
Le 3,5 tonnes de la marque Peugeot doté d’un accès pour les personnes à mobilité réduite a été pensé et conçu pour répondre précisément aux besoins du dispositif. Il contient du matériel médical pour examiner les patients :
- Station de prise de constantes (tension, saturation…)
- Électrocardiogramme et échodoppler
- Équipements pédiatriques (pèse-bébé) et fauteuil médical hydraulique
- Défibrillateur et petit matériel de soins
Contact au 06 81 75 51 99 ou sur aube-medicobus.contactsante.fr