Dans ce village niché à la lisière de la Thiérache, à proximité de la fron­tière belge, la difficulté d’accès aux soins n’a rien d’abstrait. Elle façonne le quotidien. Ici, la distance se mesure autant en kilomètres qu’en temps passé pour décro­cher un rendez-vous chez un spécialiste à Reims ou à Charleville-Mézières, les deux centres urbains les plus proches.

Mais, le temps de deux jours, la dyna­mique s’est inversée : ce sont les futures blouses blanches qui ont fait le déplacement pour découvrir Signy-le-Petit et sa maison de santé pluriprofessionnelle (MSP). Un véritable bijou d’ingénierie médico-sociale, au service des 1 200 habitants de la commune et des villages alentours, mais aussi de la qualité de vie au travail de la vingtaine de praticiens, dont quatre généralistes qui y exercent. Un lieu moderne et accueillant, sorti de terre en 2015, où presque toutes les spécialités sont représen­tées, et qui a la particularité d’avoir été pensé dès l’origine par les soignants eux-mêmes.

Des étudiants en médecine découvrent la maison de santé pluriprofessionnelle de Signy-le-Petit, un modèle d’exercice coordonné en milieu rural.
Des étudiants en médecine découvrent la maison de santé pluriprofessionnelle de Signy-le-Petit, un modèle d’exercice coordonné en milieu rural.

Rencontrer les collègues

Dans le petit groupe de visiteurs, les internes en médecine, étudiants en pharmacie, élèves infirmiers, kinésithérapeutes et sages-femmes en devenir sont majoritairement issus de la faculté de Reims et de l’institut de formation en soins infir­miers de Charleville-Mézières. Tous se sont portés volontaires pour embarquer dans l’aventure du premier Éduc’tour organisé dans les Ardennes. Cet événement leur permet de rencontrer leurs pairs et, peut-être, leurs futurs collègues.

Né en Bourgogne-Franche-Comté il y a une dizaine d’années et désormais déployé à l’échelle nationale, ce dispositif conçu par la MSA repose sur une idée simple : immerger les étu­diants dans la réalité du terrain dès leur formation afin d’orienter leurs choix d’installation.

Durant deux jours, les futurs soignants ont travaillé ensemble, confronté leurs repré­sentations, analysé des cas cliniques et imaginé des organisations de soins adaptées à ce ter­ritoire isolé. Une pédagogie active, très éloi­gnée des enseignements théoriques classiques.

Décloisonner les formations

« Le but est de décloisonner les formations, car les différents cursus restent encore large­ment segmentés. L’idée est aussi de leur montrer tout l’intérêt de travailler ensemble », explique le Dr Céline Dellinger-Jolly, médecin-conseil à la MSA Marne Ardennes Meuse, pilote du projet et fervente militante de l’exercice coordonné.

Concrètement, cela désigne une organisation des soins dans laquelle plusieurs professionnels de santé collaborent de manière structurée autour du patient. Ils partagent les informations, construisent des parcours de soins cohérents et se répartissent les rôles en fonction de leurs compétences.

Plancher sur des problématiques du territoire

Pour les pousser à trouver des solutions en mode coopératif, les participants ont analysé un cas complexe : une femme enceinte, isolée, diabétique et en difficulté sociale. Rapidement, un constat s’impose. « Personne ne peut gérer une telle patiente seul », résument Appoline et Emma, deux futures sages-femmes.

L’atelier « Construire un projet sur un ter­ritoire » a également permis de mobiliser les compétences de chacun au-delà des spécia­lités. En faisant appel à leur créativité, ils ont planché sur des problématiques ancrées loca­lement. Au programme : dépistage du cancer, sport adapté, lutte contre les addictions et mise en place d’un bus santé pour aller au plus près des habitants. Un travail collaboratif encore théorique, mais en prise directe avec les besoins de nombreux territoires ruraux.

L’atout de la coordination

« L’exercice met en lumière une réalité peu enseignée : en ruralité, la coordination n’est pas un supplé­ment, mais une des conditions de la bonne prise en charge du patient », souligne Yannick Pacquelet, coordi­nateur de la MSP de Signy-le-Petit et président de la communauté profes­sionnelle territoriale de santé (CPTS) de Rimbaud à Mermoz, du nom de deux illustres figures locales.

Au-delà de la pratique clinique, les étudiants découvrent des dimensions rarement abordées dans leur for­mation : la construction de projets de santé territoriaux, l’élaboration de protocoles de soins ou encore l’organisation du travail collectif. Les effets sont immédiats.

Travail collectif

« Je connais­sais déjà un peu l’exercice coordonné, mais ici, j’en comprends vraiment la réalité », confie Laurine, interne en troisième année de médecine, ori­ginaire de Givet. Elle vient de signer un contrat d’engagement de service public (CESP) et se projette désor­mais plus concrètement en maison de santé.

Même constat pour Océane, sa camarade d’amphi : « On l’avait un peu expérimenté en stage, mais ici, on le vit. Je ne me verrais pas exercer autre­ment. Travailler seul – et c’est encore plus vrai en milieu rural – n’est bon ni pour le patient ni pour les soignants. »

La MSP n’est pas un long fleuve tranquille

Les organisateurs n’ont par ail­leurs pas cherché à lisser la réalité. Un atelier intitulé « La MSP n’est pas un long fleuve tranquille » aborde sans détour les tensions : divergences de pratiques, désaccords organisation­nels et gestion du collectif.

On y parle même « gros sous » et de l’importance, dès la création d’une telle structure, de contractualiser le partage des revenus et des charges avec ses collègues et associés. Un réalisme salué par les participants. « Même si ce n’est pas un modèle parfait, c’est rassurant de voir que c’est un projet souple qui se construit collectivement », confie une étudiante.

Capacité d’organisation

Le territoire, situé à l’extrémité sep­tentrionale de la diagonale du vide qui traverse le pays du nord au sud, demeure marqué par des fragilités socio-économiques et par une démo­graphie médicale sous tension. Mais il montre aussi une réelle capacité d’organisation.

La CPTS de Rimbaud à Mermoz structure la coopération à l’échelle du bassin de vie, couvrant près de 9 000 habitants. Les collecti­vités locales soutiennent activement les projets de santé, au premier rang desquelles la communauté de com­munes Ardennes Thiérache.

La force de la proximité

Autour de la MSP, un écosystème dense : école, établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), structures médico­sociales et équipements publics sont concentrés sur un périmètre restreint. Pour beaucoup d’étudiants, la surprise est réelle. La ruralité apparaît moins isolée qu’imaginée, plus structurée, presque compacte. « On est en pleine campagne, mais avec tout à portée de main », observe l’un d’eux.

Sur place, les profession­nels témoignent avec sincérité. Nicolas Mathot, pharmacien installé non loin de là, évoque les difficultés d’attractivité : « Il est souvent plus simple pour un rural d’aller s’installer en ville que l’inverse. » Mais il insiste sur la singularité de son exercice : « Ici, la force, c’est la proxi­mité. On connaît les patients, leur his­toire et leur environnement. »

Le besoin d’être utile

Un argument qui trouve un écho particulier chez certains participants étudiant à Reims. Tom, originaire de la commune, et Emma, de Nou­zonville, tous deux futurs pharmaciens, envisagent de revenir exercer dans le département, portés à la fois par leur attachement au territoire et par le sentiment d’y être utiles.

« On ne s’installe pas par hasard, rappelle le Dr Mélanie Gerbaux, médecin généraliste, enseignante à la faculté de médecine de Reims et vice-présidente de la CPTS. Ce sont les rencontres, les stages et le fait de se sentir attendu par la population qui comptent. »

Susciter des vocations

Au terme des deux jours, les impressions convergent. « Ça donne carrément envie de s’installer ici », résument Océane et plusieurs autres. Reste une inconnue : ces intentions se concrétiseront-elles ? Un suivi des participants est prévu pour mesurer l’impact réel du dispositif. Pour les organisateurs, l’enjeu est stratégique. Dans un département où chaque ins­tallation compte, susciter des voca­tions précoces pourrait contribuer à inverser la tendance.

Face aux déserts médicaux, l’expérience développée depuis plus de dix ans au sein de la MSP de Signy-le-Petit démontre qu’au-delà de ses fragilités, la ruralité peut offrir un cadre d’exercice collectif structuré et porteur de sens pour les médecins, tout en étant rassurant pour les patients. Comme le résume un médecin du ter­ritoire : « On soigne mieux quand on apprend d’abord à travailler ensemble. »

Un levier pour l’attractivité

Lancé par la MSA, l’action Éduc’tour s’impose progressi­vement comme un outil de formation à l’exercice coordonné en milieu rural. Dans un contexte de déser­tification médicale, l’initiative vise à sensibiliser les étudiants en santé – médicaux, paramédicaux et sociaux – aux réalités de l’exercice collectif sur ces territoires, et à susciter des vocations d’installation.
Au terme de la convention d’objectif et de gestion (COG) 2021-2025, 22 caisses sur 35 ont organisé au moins un séminaire interprofessionnel, en partenariat avec des universités, des instituts de formation et des écoles du travail social.
Cer­taines MSA, notamment Bourgogne, Franche-Comté ou Côtes Normandes, se distinguent par des éditions répétées et une dynamique bien ancrée. D’autres peuvent se trouver freinées par l’absence de faculté de médecine sur leur territoire.
Face à ces disparités, des adaptations sont envisa­gées pour la COG 2026-2030, avec des formats plus
souples, organisés directement dans des maisons de santé rurales. Objectif principal : généraliser une culture du travail en équipe, devenue essentielle pour répondre aux défis de l’accès aux soins.