L’étude AgriNovo réalisée avec votre équipe montre que plus d’un nouvel installé sur deux n’est pas enfant d’agriculteur, et que les parcours sont très différenciés. Assiste-t-on à la fin du modèle unique de la transmission familiale ?

Caroline Mazaud : Notre enquête AgriNovo, menée par questionnaire auprès d’un échantillon représentatif de nouveaux installés entre 2018 et 2022, permet de quantifier des transformations déjà pressenties : les modes d’accès au métier se diversifient fortement. 55 % des personnes interrogées n’ont pas de parents agriculteurs.

Mais cela ne signifie pas une absence totale de lien avec le monde agricole. En réalité, seuls 23 % déclarent n’avoir aucun membre du métier dans leur famille élargie. Cela vient nuancer l’idée selon laquelle une majorité de nouveaux installés seraient complètement extérieurs au monde agricole.

Nous mettons en évidence des formes multiples de proximité avec l’agriculture : par la famille élargie, par le territoire – notamment pour les classes populaires rurales ayant grandi à proximité de fermes – mais aussi par la formation et les expériences professionnelles. Autrement dit, on ne peut plus réduire la socialisation agricole à la seule origine parentale.

« Voir ailleurs » avant de s’installer

Les reconvertis issus des classes moyennes et supérieures sont surreprésentés dans le bio, le maraîchage et les circuits courts. S’agit-il d’un phénomène socialement situé ou d’une transformation durable du modèle agricole ?

Nos résultats montrent plutôt une coexistence de modèles agricoles qu’un basculement général vers un modèle unique. Il est vrai que les reconvertis des classes moyennes et supérieures s’orientent davantage vers le bio, le maraîchage et les circuits courts. Mais ce n’est pas le cas de toutes les personnes non issues du milieu agricole. Les classes populaires d’origine rurale, par exemple, se rapprochent davantage des profils d’héritiers bien préparés : on les retrouve plus souvent en élevage bovin, en conventionnel, avec des circuits longs et dans des coopératives.

Par ailleurs, il faut distinguer le nombre d’installés des volumes de production. Des exploitations en maraîchage bio sur de petites surfaces ne pèsent pas de la même manière dans la production globale. Enfin, notre enquête est une photographie à un instant donné. Elle ne permet pas encore de dire quels profils se maintiennent dans le temps ni comment les projets évoluent.

Vous identifiez des profils d’« héritiers sans vocation » et de reconvertis tardifs. L’installation agricole devient-elle une seconde carrière plutôt qu’un destin tracé dès l’enfance ?

On observe effectivement des installations plus tardives, autour de 34 ans en moyenne. Ce que l’on constate très clairement, ce sont des détours professionnels, y compris chez les enfants d’agriculteurs. Même lorsque la reprise de l’exploitation familiale est envisagée, beaucoup cherchent d’abord à « voir ailleurs ». Certains ne se destinaient pas du tout au métier et y reviennent après une formation ou des expériences professionnelles hors agriculture. Pour eux, l’installation correspond bien à une seconde carrière.

Cela nous permet de distinguer plus finement les profils : les reconversions ne concernent pas uniquement des personnes sans origine agricole. Être « reconverti » et être « non issu du milieu agricole » ne sont pas synonymes.

Des profils plus féminins et plus diplômés

Vous invitez à abandonner la catégorie de « non issus du milieu agricole ». Que masque cette étiquette ?

Cette catégorie est très chargée symboliquement. Elle repose sur une distinction binaire – issu ou non du milieu agricole – qui masque des inégalités plus fines et plus structurantes. L’origine sociale reste évidemment importante, mais ce qui compte surtout, ce sont les ressources disponibles : capital économique et niveau d’études, réseaux, compétences accumulées avant l’installation.

Entre un ingénieur agronome et une personne issue d’une formation plus courte, les conditions d’installation ne sont pas les mêmes, même si les deux ont une formation agricole. Cette étiquette de « non issu du milieu agricole » est aussi très forte dans les représentations du monde agricole lui-même, où la légitimité semble encore fortement liée à l’héritage familial.

💡 Héritiers versus Nima : une grille de lecture dépassée

L’étude Agri-Novo invite à dépasser l’opposition entre héritiers et « Non issus du milieu agricole » (Nima), jugée réductrice. Cette catégorie masque en effet les capitaux sociaux, scolaires et professionnels mobilisés par les nouveaux installés. Si l’agriculture contemporaine apparaît plus ouverte, elle demeure néanmoins fortement structurée par les inégalités sociales.

Ces nouveaux profils, plus féminins et plus diplômés, recomposent-ils les rapports de pouvoir et les clivages syndicaux en agriculture ?

Il faut distinguer deux niveaux. D’un côté, ces nouveaux profils transforment indéniablement les manières d’exercer le métier : rapport au travail, au temps hors travail et aux pratiques professionnelles. Mais lorsqu’on regarde les rapports de pouvoir et la représentation professionnelle, le constat est plus nuancé.

Malgré la diversité des profils, les porte-paroles du groupe agricole restent majoritairement issus des héritiers bien préparés, souvent installés sur des exploitations familiales conventionnelles. On retrouve également surreprésentés parmi les responsables professionnels des profils que nous appelons les « contre-mobiles des classes supérieures » : des enfants d’agriculteurs très diplômés, ayant exercé ailleurs avant de revenir s’installer.

La diversité des profils ne se traduit donc pas encore par une diversification équivalente des représentants du monde agricole.

Héritiers familiaux, reconvertis urbains, trajectoires populaires rurales…

Publiés en juin 2025, les résultats du projet de recherche AgriNovo, piloté par le laboratoire de recherches en sciences sociales de l’École supérieure des agricultures (ESA Angers) révèlent la profonde diversification des profils de celles et ceux qui s’installent aujourd’hui en agriculture.

  • 34 % : les héritiers bien préparés.
    Ils sont jeunes, majoritairement des hommes et enfants d’agriculteurs. Fortement familiarisés au métier, ils bénéficient d’une transmission complète (exploitation, savoir-faire, réseaux) et s’installent rapidement, souvent par reprise familiale.
  • 22 % : les héritiers sans vocation.
    Plus souvent des femmes. Peu socialisées au métier dans l’enfance, elles s’installent plus tard, après une première carrière, dans une logique de retour aux sources plutôt que de vocation précoce.
  • 20 % : les reconvertis des classes moyennes.
    Souvent urbains et éloignés du monde agricole. Leur installation constitue une véritable bifurcation professionnelle. Plus âgés, ils créent leur exploitation et privilégient fréquemment le bio, le maraîchage et les circuits courts.
  • 16 % : les classes populaires rurales.
    Non enfants d’agriculteurs, issus de milieux ruraux populaires. Leur proximité avec l’agriculture est territoriale. Ils s’installent hors cadre familial, après des formations courtes et des expériences salariées.
  • 8 % : les reconvertis des classes supérieures urbaines.
    Très diplômés, anciens cadres ou professions intellectuelles supérieures, leur installation relève d’une reconversion ou d’un retour vers l’agriculture après une carrière valorisée, en mobilisant d’importantes ressources économiques et culturelles. On peut distinguer au sein de ce groupe les « reconvertis des classes supérieures urbaines » sans parents agriculteurs (4,4 %) et les « contre-mobiles des classes supérieures » avec parents agriculteurs (3,2 %).

👉 Pour découvrir le rapport final de l’étude AgriNovotélécharger ici