À première vue, rien ne distingue le Village landais Alzheimer Henri Emmanuelli d’un petit village classique des Landes. Autour de la bastide, architecture typique de la région bordée d’arcades, se trouvent plusieurs commerces. Les habitants se rendent à la médiathèque, chez le coiffeur ou s’installent à la terrasse de la brasserie. Mais derrière l’apparente normalité du lieu se trouvent des résidents bien particuliers : des personnes qui vivent avec Alzheimer ou une maladie neurocognitive apparentée.
Situé à Dax, sur cinq hectares de verdure, c’est le premier du genre à avoir vu le jour en France. Le projet est né en novembre 2013 d’une intuition d’Henri Emmanuelli, alors président du départe ment des Landes. « Il ouvre le journal Le Monde, comme tous les matins », raconte la directrice du lieu, Cécile Bertet. C’est là qu’il y découvre une expérience menée aux Pays-Bas : le village d’Hogeweyk, une maison de retraite un peu particulière qui accueille des patients atteints d’Alzheimer dans un environnement ordinaire. « Il décide qu’il faut la même chose pour les Landais et lance le projet. » Sept ans plus tard, le pari est réussi : le premier quartier ouvre ses portes en juin 2020, en pleine crise du Covid.
L’idée de ce nouveau type d’établissement ? Favoriser la qualité de vie en se rapprochant le plus possible d’un cadre ordinaire et en encourageant l’autonomie et la participation sociale. Le premier village Alzheimer de France a été rendu possible « grâce à une culture sociale très forte dans les Landes », selon la directrice, et ouvre la voie à d’autres structures.


Comme à la maison
Ici, pas de blouses blanches. Les 145 professionnels accompagnent les 120 pensionnaires dans la vie quotidienne comme dans les soins. Les villageois sont répartis dans seize maisons, accueillant chacune huit habitants maximum, tous logés en chambre individuelle.
Ce midi, dans la maisonnée de Jean-Claude, on attend patiemment le repas. Les accompagnants-soignants attitrés aux maisons s’en occupent, parfois aidés des résidents. L’ancien professeur de civilisation américaine au lycée vit ici depuis quelques mois. Il cherche parfois ses mots ou passe du coq à l’âne mais parle volontiers de sa nouvelle vie. « Ici, je deviens agriculteur », s’amuse-t-il quand il évoque le potager partagé qu’il affectionne. La production du jardin sert aussi de réassort pour l’épicerie.
Des animaux de la ferme sont également présents, et même des chats qui tissent un lien particulier avec les personnes âgées. D’ici quelques jours, Jean-Claude s’absentera pour rendre visite à une amie et son petit-fils « champion de natation ».
Les résidents peuvent en effet pratiquer des activités extérieures ou rendre visite à leur famille. Mais les sorties restent encadrées. Le site, pensé pour recevoir ce type de pathologies, est entièrement sécurisé. Des barrières sont discrètement aménagées tout autour des grands espaces laissés pour les déambulations, un comportement fréquent dans les maladies neurodégénératives. « Une prise de risque que l’on accepte et qui est gérée », note la directrice.
Une structure ouverte sur la société
Une philosophie que l’on retrouve dans les activités proposées : sport adapté, jardinage, spectacles – une salle ouverte au public se trouve dans l’enceinte du village –, carnaval etc. Les résidents peuvent se rendre à des cours sportifs en ville, aller à la mer… La structure cherche à s’ouvrir au reste de la société et y faire entrer la vie ordinaire. La médiathèque, la brasserie et même le cabinet de médecins sont ouverts aux habitants des environs.
Mado, une des 80 bénévoles impliqués dans le projet, tient deux fois par semaine l’épicerie. « À chaque fois que je viens ici, j’ai l’impression d’entrer dans un havre de paix », confie- t-elle. Cette ancienne aide-soignante à la retraite peut enfin prendre le temps avec les résidents. « On essaye de papoter avec les gens qui viennent, on va parfois les chercher dans les maisons pour venir faire les courses. » Un calme et une simplicité du quotidien qui ravit tout le monde. « Certains villageois sont même là avant que les portes n’ouvrent », s’amuse Mado.
Des familles soulagées
Résultat d’un tel modèle ? Des patients moins stressés, une réduction des médicaments, des familles comblées et des soignants motivés. Une étude de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) évalue les effets du dispositif (voir encadré). La vie sur place ralentit la progression des démences et diminue de moitié les hospitalisations. Et pour les familles, le dispositif représente une certaine sérénité. « Elles sont soulagées de voir comment le village prend soin de leur proche, confie Cécile Bertet. Une fois, une dame qui venait rendre visite à sa mère m’a dit : « Quand je vois comment les patients sont pris en charge ici, je n’ai plus peur de mourir. » J’en ai encore la chair de poule… C’est pour ça qu’on est là ! »
Des premiers résultats prometteurs
En plus d’être un lieu de vie, le Village Alzheimer est aussi un lieu de recherche. Une équipe de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) suit à la fois malades, familles et soignants pour évaluer les effets médicaux, psychologiques et économiques de ce modèle, qui détient un statut expérimental jusqu’à fin 2026. L’étude de l’Inserm publiée en 2026 montre des résultats très encourageants. Même si le dispositif ne guérit pas la maladie, ces données montrent en revanche qu’il améliore bien le vécu des patients, mais aussi des familles et des soignants. Parmi les points marquants de l’étude, on note que :
› les résidents sont moins souvent hospitalisés que les personnes vivant en Ehpad (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) : 6,4 % ont été hospitalisés au cours d’un trimestre, contre 11,1 % en établissement ;
› lorsqu’une hospitalisation survient, elle dure en moyenne 10,5 jours, contre 15,2 jours en Ephad ;
› 31 % des résidents sont décédés au Village, contre 9 % dans les établissements classiques.
Le Village continue d’expérimenter et de transmettre son savoir-faire. Des pays du monde entier s’intéressent d’ailleurs à ce modèle qui redonne des repères aux malades.