Le 10 juillet marque un tournant. Pour la première fois, le gouvernement déclenche le plan Orsec « chaleurs extrêmes », un dispositif inédit destiné à organiser la réponse face aux épisodes de canicule et à protéger les personnes les plus vulnérables dans les départements placés en vigilance rouge par Météo-France.

Confusion entre chaleur et UV

À l’ombre de cette urgence, un autre risque, moins visible, continue de s’installer : celui des rayonnements UV. Dans les champs, sur les chantiers, dans les cours d’école ou au bord des routes, des millions de travailleurs évoluent chaque jour en plein soleil. À mesure que les températures grimpent, ils se découvrent, s’adaptent, improvisent. Et s’exposent, souvent sans le savoir, à des niveaux élevés d’UV.

« On observe aujourd’hui une vraie prise de conscience, mais aussi une confusion persistante entre chaleur et UV », constate Pierre Cesarini, porte-parole de l’association Sécurité solaire. Créée en 1994 à l’initiative de son père, médecin-chercheur à l’Inserm, celle-ci s’est imposée comme une actrice de référence.

Elle a contribué, dès les années 1990, à introduire les indices UV dans les bulletins météo, aujourd’hui largement intégrés, et travaille aux côtés des institutions pour structurer la prévention. Soutenue par le ministère de la Santé et de l’Accès aux soins, elle travaille au développement et à la diffusion de programmes d’éducation à la santé solaire en collaboration avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

UV : une menace invisible

La confusion est tenace. La chaleur se ressent immédiatement : elle pèse, fatigue, déshydrate. Les UV, eux, sont invisibles. Leur action est silencieuse et cumulative. « Ce n’est pas parce qu’il fait frais qu’il n’y a pas d’UV », rappelle Pierre Cesarini. Leur intensité dépend avant tout de la position du soleil dans le ciel. Résultat : même par températures modérées, les risques peuvent être élevés.

À court terme, ce sont les coups de soleil À long terme, des cancers cutanés dont la fréquence est en progression. Parmi les populations les plus touchées, les travailleurs agricoles occupent une place centrale. Leur exposition chronique les rend particulièrement vulnérables aux carcinomes cutanés, l’un des cancers de la peau les plus fréquents, qui touchent principalement les zones découvertes du visage.

Le monde agricole en première ligne

Selon les données 2023 de l’OMS et l’Organisation internationale du travail (OIT), à l’échelle mondiale, un tiers des décès liés à certaines formes de cancers de la peau (non mélanome) est attribué à des expositions professionnelles prolongées. L’exposition au rayonnement UV solaire est le facteur de risque lié au travail représentant la troisième cause de morbidité la plus élevée attribuable aux décès par cancer dans le monde1.

Mais la liste dépasse largement les exploitations agricoles : ouvriers du bâtiment, agents des collectivités, animateurs de centres de loisirs, pêcheurs à pied, facteurs, forces de sécurité ou encore maîtres-nageurs sauveteurs sont autant de métiers où le soleil fait partie du quotidien et est souvent banalisé.

Sur le terrain, les résistances persistent. « Beaucoup pensent que se protéger est compliqué ou contraignant. En réalité, les solutions sont simples », insiste l’expert :
– Adapter les horaires pour éviter les heures les plus exposées (12 à 16 heures) lorsque c’est possible. Entre 10 et 14 heures dans les territoires ultramarins, où les rayonnements UV peuvent être deux fois plus élevés qu’en métropole ;
– Rechercher l’ombre, ou la créer ;
– Porter des vêtements couvrants.

Des gestes élémentaires, encore inégalement appliqués. Contrairement aux idées reçues, un simple vêtement en coton peut bloquer la majorité des UV. Des équipements plus techniques, textiles rafraîchissants et protections adaptées, commencent à se diffuser.

Dans les crèches et les écoles, une autre bataille se joue. Celle de l’adaptation des espaces. « On ne peut plus concevoir des cours d’école sans zones d’ombre », tranche Pierre Cesarini. Les professionnels de la petite enfance s’emparent progressivement du sujet : aménagement des espaces, organisation des activités extérieures, sensibilisation des enfants. Mais les pratiques restent hétérogènes, dépendantes des moyens et des territoires.

Chaleur au travail : des obligations renforcées

Face aux épisodes de chaleur intense, la réglementation impose depuis le 1er juillet 2025 des mesures renforcées pour protéger les travailleurs, notamment en agriculture, particulièrement exposés.

Dès le déclenchement de la vigilance « jaune » par Météo-France, l’employeur doit adapter l’organisation du travail et limiter l’exposition aux heures les plus chaudes.

Le Code du travail prévoit la mise à disposition gratuite d’une boisson non alcoolisée lorsque les conditions l’exigent (article R.4225‑3) et, en cas de forte chaleur, la fourniture d’une eau potable fraîche en quantité suffisante, maintenue à proximité des postes (article R.4463‑4).

Dans les travaux forestiers et agricoles, un minimum de 3 litres d’eau par jour et par salarié est requis (article R.717‑84‑2 du Code rural et de la pêche maritime).

En agriculture, la prévention repose aussi sur l’adaptation des tâches (horaires aménagés, alternance exposition/ombre), le choix de parcelles moins exposées et l’équipement des engins (cabines filtrantes, ventilation).

La fourniture d’équipements adaptés, vêtements couvrants, chapeaux, lunettes anti‑UV et crème solaire, complète ces mesures, qui doivent être intégrées au document unique d’évaluation des risques (DUERP).

Les effets du soleil ne s’arrêtent pas à la peau. Les yeux sont également en première ligne. L’exposition aux UV favorise notamment la cataracte, dont le nombre d’interventions ne cesse de croître. Une protection adaptée, lunettes couvrantes et chapeaux, permettrait pourtant d’en retarder une part significative.

Structurer la prévention

Face à cette réalité, plusieurs pays européens ont déjà reconnu certains cancers cutanés comme maladies professionnelles. Une évolution encore en débat en France. « Ce serait un levier majeur pour structurer la prévention », estime Pierre Cesarini. Reconnaître ces pathologies, c’est aussi renforcer la responsabilité des employeurs et accélérer l’adoption de mesures concrètes.

À mesure que le climat se réchauffe, l’exposition s’intensifie. Les comportements, eux, évoluent plus lentement. « Les solutions existent, elles sont simples, souvent peu coûteuses. Ce qui manque encore, c’est un mouvement collectif », résume l’expert.

L’exposition au soleil n’est plus un risque ponctuel, mais une réalité durable. Le défi n’est plus seulement de sensibiliser, mais d’organiser. Car face aux UV, comme face à la canicule, l’anticipation devient une condition de la protection des travailleurs en extérieur comme du grand public.

(1) OMS et OIT, Global, regional and national burdens of non-melanoma skin cancer attributable to occupational exposure to solar ultraviolet radiation for 183 countries, 2000–2019, Environment International, 2023.

Un marathon sous 34 °C

Le 19 juin, sous un soleil déjà écrasant (34 °C à l’ombre relevés à Châteauroux, dans l’Indre), la MSA Berry-Touraine a orchestré une journée « marathon » de sensibilisation aux risques liés à la chaleur et aux UV.

Radios, presse locale, rencontres institutionnelles, échanges avec les acteurs de la petite enfance : la prévention s’est jouée sur tous les fronts, du studio de radio jusqu’aux champs.

C’est précisément sur ce terrain que la journée a pris tout son sens, lors de la visite de la ferme expérimentale des Bordes, à Jeu-les-Bois. Accueillis par Fabien Restoueix, son responsable, les représentants de la MSA et l’expert Pierre Cesarini ont arpenté cette exploitation de référence, engagée en agriculture biologique.

Ici, pas de théorie : en pleine chaleur, la question des conditions de travail en extérieur s’impose d’elle-même. Organisation des horaires, adaptation des tâches, protection contre le soleil : les échanges ont mis en lumière des pratiques déjà en place, mais encore inégales.

De cette séquence naît l’ambition de faire de la ferme un site pilote où seront testées, en conditions réelles, des mesures de protection face aux UV, avant leur évaluation et leur diffusion auprès du monde agricole.

Point d’orgue de cette journée dense, une conférence grand public est venue prolonger la réflexion. Une manière de rappeler que, du champ à la cour d’école, la prévention solaire est appelée à devenir un enjeu central des prochaines années.