Avec pour début et fin le rite de la transhumance des brebis aux estives des Trémailles au col de l’Herbe Soulette en Ariège, le film documentaire Le Berger et les ours plonge au cœur d’un métier ancré dans la tradition et dans un territoire.

Le récit se déploie avec l’hymne ariégeois Arièjo, ô moun Pais de l’abbé Sabas Maury, chanté en roulant les « r », comme pour célébrer le caractère atemporel du lien ombilical unissant l’éleveur à son territoire et à son troupeau.

Mais le lâcher d’ours, intervenant dès les premières minutes du documentaire, signe la fin de cette symbiose. Ce nouvel acteur s’incarne à partir de là dans la musique lancinante et dramatique qui accompagne en contrepoint le spectacle de la faune et de la flore.

Le temps de l’angoisse

Plus rien n’est pareil. Les jours, les nuits, les bruits, les odeurs, le mauvais temps, les saisons, tout perd sa saveur naturelle, sensorielle et même sa fonction ressourçante pour se muer en agents mystérieux d’un nouveau suspense qui se joue au nez et à la barbe de l’éleveur.

Le documentaire décrit ce quotidien changé en attente angoissée, dans lequel les bergers devinent l’ennemi à travers les carcasses des brebis que l’ours laisse chaque matin. L’activité n’est plus qu’un relevé d’indices liés à la présence, au passage ou à la menace du plantigrade.

« À une heure du matin, je vois l’ours là qui montait. Il s’arrête ; il me regarde. Il laisse le mouton et fonce droit sur moi. J’ai eu la peur de ma vie », raconte Yves Raspaud, 63 ans, berger depuis ses 16 ans. À l’approche de sa retraite, il compose avec cette souffrance aux allures de déroute. L’homme n’en revient pas du comportement de l’ours qui ne fuit pas en le voyant.

Le choc est partagé par la jeune Lisa Laguerre qui a longtemps caressé le rêve de devenir bergère dans sa vallée et qui se forme aux côtés de l’ancien. Elle jette l’éponge. « Mentalement ça ne sera pas possible ; j’ai été vaincue. »

Changer de métier

Ces défaites et renoncements sont montrés avec humilité. Lisa poursuit son activité d’éleveuse autrement. Yves trouve un repreneur qu’il accompagne. Le changement de regard sur le métier est amené avec le portrait de Cyril Balthasar, fils d’éleveurs qui refuse de prendre la relève. Le jeune homme se passionne pour la photographie animalière, comme s’il trouvait une autre façon de vivre sa région.

Le Berger et les ours égrène les transformations d’un métier telles qu’elles sont vécues par les éleveurs eux-mêmes. Et ils imputent ces changements à des décisions prises loin des réalités locales, dont les auteurs sont aussi invisibles que l’ours lui-même.

Ce décalage entre ceux qui décident des lois et ceux qui les vivent, perçus par ces derniers comme des décrets arbitraires, est magistralement restitué dans les séquences où les agriculteurs accueillent sidérés la nouvelle des décisions et mesures politiques dans les journaux télévisés.

De quoi la réintroduction de l’ours est-elle le nom ? Est-ce l’effet de bord d’une société consumériste en demande de biodiversité mais peu encline à changer son mode de vie et à abandonner son confort qui ont un impact sur la pollution et le réchauffement de la planète ?

Max Keegan écoute, raconte, montre, pose des questions et engage la réflexion sans parti pris mais avec une efficacité poétique.