La Souterraine, dans la Creuse. Ça ne s’invente pas. Il ne manquerait plus que le maire de cette commune d’un peu moins de 5 000 habitants s’appelle monsieur Pelle ou Pioche. Il n’en est rien, rassurez-vous. Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’elle porte bien son nom. Comme le département qui l’abrite, elle semble enfouie au fin fond de la France. Dans son écrin de verdure, ses habitants se sentent isolés. La lumière médiatique est une rareté pour elle. Mais comme nombre de choses dissimulées, elle recèle pour tant des richesses.

Il y a bien sûr celles héritées de son époque médiévale. Quand les pèlerins de Compostelle s’y reposaient à l’abri des fortifications, ils y trouvaient une église (bâtie au-dessus d’une crypte de grande taille qui fut un lieu de culte gallo-romain – origine du nom de la ville) et, dès 1392, un hôpital. Quant aux sœurs hospitalières de Saint-Alexis, elles s’installent dans leur couvent en 1732. Outre la magnifique chapelle du Sauveur, il comprend des jardins d’agrément, un potager et des bâtiments agricoles.

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La chapelle du Sauveur est un héritage du 19e siècle. Elle dépendait du couvent de la Congrégation des sœurs du Sauveur et de la Sainte Vierge. Désacralisée en 2019, elle s’est muée en Micro-Folie et accueille des événements culturels.

Un couvent devenu pension de famille

L’idée n’est pas d’en dessiner la carte postale mais d’installer le cadre. Et si le cadre est resté, les locataires, eux, ont changé. En 1999, le couvent devient la pension de famille « Alchimie des jours ». Elle gérée par l’association Les Amis de traces de pas avec le soutien de l’État, du conseil général de la Creuse et de la mairie de La Souterraine. En 2005, après plusieurs années de préparation et d’aménagement, les premiers pensionnaires s’installent en lieu et place des sœurs. Il s’agit de personnes en voie d’insertion et cette pension leur offre un type d’habitat alternatif. Elle participe à la mise en œuvre d’un dispositif novateur dans le domaine de l’action sociale entrepris de longue date par les acteurs du territoire.

Ce lieu propose à celles et ceux que la vie a malmenés, une qualité de vie et un cadre leur permettant de se ressourcer, se reconstruire progressivement et réapprendre la vie en société. La pension de famille est l’un des quatre maillons qui constituent cette chaîne ; le chantier d’insertion « Les Jardins du couvent », l’hébergement d’ur gence « ADN » et celui pour femmes et familles en détresse « La Maison des femmes » en sont les trois autres.

De l’urgence sociale à la réinsertion

« Notre action s’étend de l’urgence sociale à la stabilité par le logement et la réinsertion professionnelle, explique Léo Dumignard, directeur de l’Association Les Amis de traces de pas. Peu d’associations font ça. » L’hébergement d’urgence, et ses deux places, offre un abri temporaire aux personnes en situation de grande exclusion. En 2024, 55 de ces dernières ont été hébergées pour un total de 331 nuitées. Unique en Creuse, la Maison des femmes, qui dispose de dix places et permet une prise en charge jusqu’à 6 mois, est une réponse aux situations de grande précarité et d’exclusion.

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Le directeur de l’association Traces de Pas, Léo Dumignard, et le responsable technique du potager du chantier d’insertion.

Parfois, pour l’une de ces personnes, la solution passe par l’Alchimie des jours et/ou par les Jardins du couvent. Malheureusement, avec un agrément pour 29 places, la pension de famille ne peut accueillir tout le monde. D’autant plus que les pensionnaires peuvent rester tant qu’ils le veulent, s’ils s’acquittent du loyer. « Certains souhaitent travailler sur un projet de réinsertion par le biais du logement, détaille Léo Dumignard. D’autres, fracassés par la vie, ne se voient pas repartir dans un logement autonome et préfèrent rester. »

La pension de famille : un cocon, un tremplin

Le résident le plus ancien y vit depuis l’ouverture. Âgé de 75 ans, il terminera certainement sa vie ici, comme environ 60 % du public accueilli. En 2025, il y a eu six départs et donc l’accueil de six nouveaux pensionnaires. Intégrés à la vie de la maison comme leurs camarades, ils sont épaulés par une équipe de travailleurs sociaux et organisés comme le serait une grande famille. Ils se partagent les tâches quotidiennes, participent à diverses activités communes et bénéficient d’un accompagnement global (santé, administratif, logement, insertion professionnelle, loisirs, famille…).

À l’extérieur, dans les Jardins du couvent, le chantier d’insertion centré sur le maraîchage biologique, le bois de chauffage et les prestations de services participe de la même ambition : accompagner des personnes en grande fragilité sociale et professionnelle vers une réinsertion durable.

Dans ce cadre structurant, elles ont le temps de développer des compétences professionnelles concrètes, de renforcer leur autonomie et leur confiance en elles. D’autant plus que, par leur travail, elles contribuent aux circuits courts, soutiennent l’économie locale et solidaire et permettent de diversifier les sources de revenus de l’association.

Ouverture aux autres

En ouvrant leurs portes lors de la vente de légumes deux fois par semaine, au cours d’événements comme un marché de producteurs locaux ou en accueillant une compagnie d’art de rue dans leur jardin, les résidents bâtissent des ponts avec la population. « Nous sommes inclus dans la vie de la cité, se félicite le jeune directeur. Notre idée, désormais, est de faire rentrer le grand public sur le site et de casser les a priori. »

Un territoire où le sens de l’humain et la solidarité semblent profondément ancrés, quatre structures en une pour venir en aide aux personnes laissées à la marge : que rêver de mieux ? « La difficulté, c’est la réduction des financements publics. En 2026, le budget des chantiers d’insertion a diminué de 2,1 %, déplore-t-il. Ça devient très compliqué. »

Protéger le modèle du chantier d’insertion

Ce sont ces subventions publiques qui permettent de faire vivre les dispositifs d’hébergement. Seul le chantier d’insertion génère un chiffre d’affaires, utilisé notamment pour tout ce qui concerne son fonctionnement au quotidien. Les salariés en insertion, l’encadrant technique et l’accompagnement socio professionnel sont financés par les subventions de la préfecture de la Creuse et du département. « On nous pousse à abandonner le modèle du chantier d’insertion au profit de celui d’une entreprise d’insertion. Ce qui signifie aller vers davantage de rentabilité, de chiffre d’affaires et il n’est alors plus possible d’accueillir le même public. »

Pour survivre pendant ces temps de crise, l’association doit aller chercher des fonds privés, répondre à des appels à projets, comme Inclusion et ruralité (voir encadré). « Celui-ci est important et nécessaire pour nous afin de pouvoir assurer la mission que nous nous sommes fixés », rappelle Léo Dumignard. Malgré tout, il ne se départit ni de son enthousiasme, ni de cet esprit qui semble régner en ces terres : « C’est une ville où la vie associative est très vivante. J’en ai bénéficié étant jeune et pouvoir y contribuer à mon tour me paraît être un juste retour des choses. »

Inclusion et ruralité

L’association Les amis de traces de pas fait partie des 35 lauréats de la deuxième saison de l’appel à projets Inclusion et ruralité. Créé par la MSA et soutenu par La Banque des territoires, ce programme vise à accompagner pendant trois ans le développement de structures d’insertion par l’activité économique, qui contribuent notamment à renforcer la résilience alimentaire des territoires ruraux.

Ce soutien, à la fois stratégique et financier, a permis d’améliorer les conditions de vie des salariés et de développer les activités de l’association. Le chiffre d’affaires devrait ainsi progresser, porté par le bon fonctionnement du chantier d’insertion. « Ce résultat a été obtenu grâce à Inclusion et ruralité et au travail de diagnostic et d’accompagnement réalisé avec l’incubateur creusois Le Décapsuleur et la MSA du Limousin. Au-delà du financement, il y a surtout un véritable accompagnement humain », précise Léo Dumignard.

Le programme permet également de favoriser les échanges et les coopérations, à l’image de la rencontre Territoire & Coopération organisée le 3 juin dernier à La Souterraine. À l’invitation de la MSA, entreprises locales, partenaires sociaux et acteurs associatifs sont venus découvrir Les Amis de traces de pas et réfléchir ensemble à de futurs partenariats. Objectif : créer du lien et contribuer à lever certains freins à l’emploi, comme les problématiques de mobilité ou de logement.