La transhumance est souvent présentée comme une tradition. Est-ce seulement cela ?

Benoît Dedieu : Elle porte une dimension patrimoniale très forte. Elle existe depuis des millénaires et a façonné des paysages, des territoires et des modes de vie. Mais elle reste surtout aujourd’hui une réponse très concrète à des enjeux contemporains.

Son principe repose sur la complémentarité entre les plaines et les montagnes. L’été, les premières sont souvent écrasées par la chaleur et manquent d’herbe, tandis que les pâturages d’altitude deviennent particulièrement intéressants pour les troupeaux. Cette logique reste pleinement pertinente et le sera probablement encore davantage demain avec le changement climatique.

Il faut aussi rappeler que la transhumance n’est pas seulement le déplacement des troupeaux entre deux espaces. C’est également le chemin lui-même. Pendant des siècles, ces mouvements ont créé des échanges entre communautés, rythmé la vie des villages et façonné des itinéraires qui existent encore. Les fêtes de la transhumance que l’on voit aujourd’hui sont les héritières de cette histoire.

Ce n’est donc pas une tradition figée, mais un héritage vivant qui conserve toute son utilité.

En quoi la transhumance est-elle une stratégie d’adaptation ?

Cette pratique repose sur une logique d’adaptation permanente. Elle permet de mobiliser, au bon moment, des ressources différentes selon les saisons, les altitudes et les conditions climatiques. Le pastoralisme fonctionne selon une logique du « faire avec ». Là où les systèmes intensifs cherchent à contrôler leur environnement, il s’agit ici de tirer parti de la diversité des ressources naturelles et de composer avec les aléas.

C’est un modèle qui accepte l’incertitude et construit sa résilience grâce à la diversité des milieux, aux déplacements des troupeaux et aux qualités des animaux. Les races pastorales, souvent rustiques, savent marcher, valoriser des végétations variées, supporter des périodes difficiles puis retrouver rapidement leur état lorsque les conditions redeviennent favorables.

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« Le pastoralisme attire de plus en plus de personnes non issues du monde agricole. Ces nouveaux profils apportent souvent des idées nouvelles en matière de commercialisation, de circuits courts ou d’organisation du travail », explique Benoît Dedieu. Copyright : Defours.com

Les bergers sont au cœur de cette organisation. Leur métier a-t-il changé ?

Le berger demeure un spécialiste du troupeau. Il maîtrise le comportement des animaux, détecte les problèmes sanitaires et organise leur alimentation sur des espaces parfois très vastes. Mais les espaces pastoraux sont aujourd’hui devenus des territoires multi-usages. Les bergers côtoient randonneurs, touristes, gestionnaires de parcs naturels, collectivités, associations environnementales et forestiers.

Le métier exige désormais de solides compétences relationnelles. Il faut expliquer son travail, dialoguer et parfois désamorcer des tensions, notamment autour des chiens de protection. Par ailleurs, le métier se féminise et attire de plus en plus de personnes non issues du milieu agricole, ce qui transforme les parcours et les attentes.

Qu’est-ce que la transhumance change dans le quotidien des éleveurs ?

La transhumance constitue une période très particulière de l’année qui exige anticipation et organisation. En estive, toute la vie s’organise autour du troupeau et des conditions climatiques. Les fortes chaleurs imposent souvent des horaires atypiques, avec un pâturage très tôt le matin puis en soirée.

Les nouvelles générations recherchent davantage d’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. Elles réfléchissent à des modes de conduite offrant plus d’autonomie et moins de dépendance permanente au rythme des animaux. Cette évolution représente un enjeu majeur pour le renouvellement des générations.

La présence du loup bouleverse-t-elle l’organisation des troupeaux ?

Le retour du loup a profondément modifié les pratiques pastorales. Les troupeaux sont davantage surveillés, les parcs de nuit renforcés, les chiens de protection généralisés et des aides-bergers sont parfois mobilisés. Nous sommes aujourd’hui dans une tentative de coexistence entre élevage et grands prédateurs, mais cette coexistence demeure fragile. Le débat est souvent caricatural alors que la réalité est beaucoup plus complexe et mérite d’être abordée avec rigueur, loin des postures idéologiques.

Le risque de prédation modifie-t-il la qualité de vie des bergers ?

Incontestablement. Au-delà des pertes économiques, les attaques affectent profondément les éleveurs sur le plan humain. Un troupeau représente des années de travail, de sélection génétique et d’investissement personnel. Le stress, l’inquiétude permanente et la peur d’une nouvelle attaque pèsent lourdement sur leur santé psychologique.

Cette dimension humaine est parfois moins visible, mais elle est essentielle.

Quelle place occupent aujourd’hui les chiens de protection ?

Ils sont devenus indispensables dans de nombreux territoires. La réflexion porte désormais sur leur sélection, leur formation et leur professionnalisation. Ces chiens sont de véritables outils de travail, mais ils impliquent également de nouvelles responsabilités pour les bergers dans leurs relations avec les usagers de la montagne.

La transhumance influence-t-elle la qualité des fromages ?

Oui. La richesse floristique des pâturages de montagne influence directement les caractéristiques des produits. Des appellations comme le Beaufort, l’Abondance ou le Reblochon sont étroitement liées aux pratiques pastorales.

La diversité des plantes consommées par les animaux contribue directement au goût et à la typicité des fromages, faisant de la qualité des pâturages une véritable valeur ajoutée économique.

Vous évoquez souvent la capacité d’adaptation. Pouvez‑vous nous en dire plus ?

Le pastoralisme est bien plus innovant qu’on ne l’imagine. Aujourd’hui, de nouvelles formes de pâturage se développent dans les vignobles, les vergers ou les sous-bois afin de limiter les risques d’incendie.

L’innovation est autant organisationnelle, sociale et territoriale que technologique.

Qu’est-ce qui vous impressionne le plus chez les bergers ?

Leur capacité à comprendre simultanément le troupeau et le territoire. Ils savent anticiper les ressources disponibles au fil de l’estive et possèdent une connaissance très fine du comportement animal.

Pour moi, les bergers sont des observateurs exceptionnels du vivant.

Les jeunes ont-ils encore envie d’exercer ce métier ?

Le pastoralisme attire de plus en plus de personnes non issues du monde agricole. Ces nouveaux profils apportent souvent des idées nouvelles en matière de commercialisation, de circuits courts ou d’organisation du travail. Ils recherchent toutefois davantage de souplesse et d’équilibre entre vie professionnelle et personnelle.

Quels seront les grands défis les prochaines années ?

Le premier défi sera le changement climatique, notamment la question de l’eau. Le deuxième concerne la prédation et la recherche de solutions acceptables pour tous. Le troisième est celui du renouvellement des générations et de l’adaptation des formations à des profils toujours plus diversifiés.

Enfin, il faudra mieux organiser la coexistence entre les différents usagers des espaces pastoraux tout en préservant les races locales, essentielles à l’adaptation des systèmes pastoraux.

Comment convaincre quelqu’un de l’importance de la transhumance aujourd’hui ?

La transhumance est tout sauf une pratique du passé. Elle concerne encore des dizaines de milliers d’éleveurs et propose une manière originale de penser la relation entre l’élevage et les ressources naturelles. À l’heure où l’agriculture doit s’adapter aux aléas climatiques, elle démontre qu’il est possible de construire des systèmes résilients en s’appuyant sur la diversité plutôt que sur le contrôle absolu.

Le pastoralisme repose sur un triptyque indissociable : production, environnement et patrimoine. C’est cette alliance qui fait toute sa richesse et toute son actualité.

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