À Monceau-le-Neuf-et-Faucouzy, dans l’Aisne, une partie des moutons d’Alexandre Lécuyer pâture dans un champ de luzerne et de graminées. À première vue, rien de surprenant pour ces vastes plaines picardes. Mais en s’approchant, deux silhouettes se détachent des brebis. Des chiens de protection, éduqués pour dissuader les prédateurs, nous accueillent avec des aboiements sourds. Derrière cette scène inattendue se cache bien plus qu’un système de protection. Depuis l’arrivée des chiens sur l’exploitation, c’est surtout un véritable cercle vertueux qui s’est mis en place pour les terres et la biodiversité ainsi que pour l’agriculteur.

En cet après-midi caniculaire, une autre partie du cheptel est quant à elle au frais, à l’ombre d’un bois et à proximité d’un ruisseau, sur des terrains qui ne sont pas les siens. Une habitude qui s’est installée avec le temps : les moutons s’invitent sur les parcelles des voisins. Quand il a repris la ferme de son père et de son oncle en 2015, Alexandre a en effet fait le pari de renouer avec les pratiques de son grand-père et de son arrière-grand-père : travailler avec des chiens pour pouvoir déplacer plus facilement son troupeau.

Une idée qui lui est venue d’Écosse après un stage effectué en 2004 dans une exploitation qui faisait travailler des border collies. C’est ainsi que, sans transhumer vers les alpages de montagne, le petit village se retrouve avec des chiens qui gardent les 450 moutons de l’exploitation 24 h/24. S’il a fallu faire un peu de pédagogie – et un vol de moto évité grâce à eux – pour que le voisinage accepte leur présence, ils font aujourd’hui partie du paysage.

Optimiser son système

Les bêtes pâturent sur 300 hectares par an, entre cou verts végétaux et intercultures. Pour celui qui se présente comme un opportuniste et qui va « là où il y a de la nourri ture pour les brebis », la pratique offre de nombreux avantages : recyclage de biomasse, destruction des couverts, fertilisation des parcelles ou encore enrichissement des sols. Toujours tourné vers « l’optimisation de son système » de polyculture-élevage, il pratique également le non-labour.

Le troupeau vit 330 jours dehors et n’a quasiment pas besoin d’apport alimentaire complémentaire. Les brebis marchant sur des dizaines de kilomètres pour rejoindre un champ comptabilisent ainsi plus de 300 kilomètres par an. Des distances qui nécessitent un encadrement par des chiens de conduite. « Ce que je fais aujourd’hui serait impossible sans eux, confie l’agriculteur de 41 ans. Elles piétineraient et mangeraient tout ce qu’elles trouvent sur leur passage si elles n’étaient pas encadrées. »

Les chiens : un choix réfléchi

Pour l’accompagner dans ce travail, Alexandre a choisi le beauceron, une race rustique et solide. « Si je compare mes chiens à des voitures, j’aime à dire que le border collie est une formule 1. Le mien, c’est un 4×4 qui fait le Paris-Dakar. Moi, pour mon travail, j’ai besoin d’un tout-terrain. » Lely, sa première chienne, est arrivée à la ferme en 2016. Elle a ensuite été rejointe par Sinu, un autre beauceron, puis par Wakanda, afin que l’agriculteur puisse toujours compter sur un chien en cas de problème.

À ces bergers s’ajoutent des compagnons d’un autre genre : des chiens de protection. Il en a trois de race montagne des Pyrénées (Suzanne, Milli et Merveilleuse) – les fameux patous – et un mâtin espagnol, Wyvern. Ils sont chargés de dissuader voleurs de moutons, chiens errants, renards ou même… les loups ! Longtemps considérée comme lointaine, sa présence dans cette région est aujourd’hui bien réelle. Sans s’y être installé, il s’aventure de manière occasionnelle sur les terres picardes.

Le département de l’Aisne est d’ailleurs classé en cercle 3 du plan national d’actions loup*. 34 communes dont Monceau-le-Neuf-et-Faucouzy sont classées en cercle 2, zone de prédation probable. Une éleveuse de moutons à Housset, voisine d’Alexandre, en a fait les frais en janvier 2024, lorsque son troupeau a été attaqué. Cette attaque a causé la mort de trois de ses brebis et un traumatisme réel pour l’agricultrice. Cette attaque fait partie de la douzaine de cas recensés dans l’Aisne depuis 2024 et pour lesquels la responsabilité du loup n’est pas écartée.

Pour celui qui équipe ses chiens de colliers GPS et de traceurs de santé, pas de doute. « Ils sont forcément passés devant mon troupeau avant d’attaquer ceux de ma voisine. Ce sont mes chiens qui l’ont protégé. »

Éducation : un long processus

Quand on lui demande s’il faut pour autant que tous les éleveurs prennent des chiens pour se protéger, il reste prudent. « Si on fait le calcul de ce que ça me coûte par an comparé au risque d’attaque du loup… le rapport bénéfice-risque est faible. Cependant, cela m’évite le traumatisme d’une attaque et la perte de sommeil qui va avec. Mais il faut se préparer à des attaques plus fréquentes. Pour moi, ce qu’il faut surtout, c’est d’avoir envie de travailler avec des chiens, et avoir le truc ! Personnellement, je les considère comme mes collaborateurs. »

Cette relation particulière, les bergers la connaissent bien. Ils forment un binôme avec leur chien. Chez Alexandre, les patous restent constamment avec les brebis, et ses beaucerons au chenil, près de la maison. « Ce sont des chiens de famille qui vivent avec nous. »

Aujourd’hui, l’agriculteur se concentre déjà sur le choix d’un futur partenaire, car la formation des chiens de berger ne s’improvise pas. « Ça prend du temps d’élever un chien. Si je veux remplacer ceux qui vieillissent, il faut que je prenne de l’avance. Pour les chiens de protection, il faut compter un minimum de deux ans d’éducation, indique-t-il. Le chiot naît et grandit au sein du troupeau. Il s’y attache comme à sa mère ou à sa fratrie et reporte son instinct naturel de protection sur le troupeau tandis que l’instinct de prédation est inhibé. » Le troupeau devient alors la seule ressource à protéger face à toute menace.

Alexandre Lécuyer s’est d’ailleurs spécialisé dans l’éducation, d’abord en faisant ses armes auprès de Michel Pillard, berger ovin passionné de beaucerons, puis en devenant président de l’association d’utilisateurs de chiens de troupeau (AUCT) de Picardie, créée en 2023. Il est également relais local du réseau Pros’Pairs de l’Institut de l’élevage pour accompagner la mise en place de chiens de protection chez d’autres agriculteurs.

Une implication complète pour ce berger des plaines.

*Zonage du plan national d’actions sur le loup, qui sert à identifier
les territoires plus ou moins exposés au risque de prédation.

Troupeau : les gardiens et les guides

Les bergers sont accompagnés de différents types de chiens selon leurs besoins.

› Le chien de protection : il a pour rôle de protéger le troupeau. C’est un chien de grand gabarit, massif. On connaît surtout le patou, qui est à l’origine le chien de race montagne des Pyrénées mais dont le nom est parfois étendu par usage à tout chien de protection.

Les autres races utilisées sont le berger d’Anatolie (ou Kangal), le chien italien berger de Maremme et des Abruzzes, le mâtin espagnol ou des Pyrénées, etc. Il peut protéger le troupeau face aux plus grands prédateurs : ours, lynx ou loup, chiens errants.

› Le chien de conduite est là pour guider le troupeau. Il a pour rôle de mener le troupeau d’un point A à un point B. C’est celui que l’on connaît le plus, à l’image du border collie qui rabat les brebis égarées avec précision et agilité. C’est un chien plus petit que le chien de protection. Il est souvent plus vif, plus agile.

Les races les plus fréquentes sont le border collie, le berger des Pyrénées et le beauceron.