« Tu bêles ou tu marches », scande-t-on dans la vallée de La Barousse, nichée au cœur des Pyrénées, entre le Comminges et la vallée d’Aure, lors de l’estive. La maxime de ce canton bucolique, traversé par la rivière l’Ourse, se comprend une fois qu’on a emboîté le pas des brebis qui filent à vive allure comme pressées de gagner les prairies en alti­tude, où l’herbe est réputée plus croquante que nulle part ailleurs.

C’est pour vivre cette frénésie ancestrale qu’une cinquantaine de touristes se sont ras­semblés, ce vendredi 5 juin, à 17 heures, au pied de la cathédrale Sainte-Marie de Saint-Bertrand-­de-Comminges, un village médiéval de Haute-Garonne classé parmi les « plus beaux de France ». Tous attendent en tenue de randonnée, parés pour rejoindre à pied la vallée de la Barousse.

Le top départ de l’estive

Ce point de rendez-vous marque la première étape de la transhumance qui mène 11 km plus loin à Mauléon-Barousse, un village de 109 habi­tants. Là, à l’abri d’un pré, les bêtes de race tarasconnaise vont passer la nuit avant de se lancer le lendemain à l’assaut de l’estive de La Courbe, perchée à 1 500 mètres d’altitude.

Cette deu­xième étape, longue de près de « 18 kilomètres de bonheur », ainsi que le promettent les affiches, conduit le troupeau à l’orée du col de Balès, où se trouve la cabane du gardien qui va s’en occuper.

Toute une équipe d'éleveur est mobilisée pour mener les brebis aux estives. Il s'agit de les guider et de les protéger.
Toute une équipe d’éleveurs est mobilisée pour mener les brebis aux estives. Il s’agit de les guider et de les protéger.

Attroupement des touristes et des Baroussais

Des Baroussais sont aussi là à faire le pied de grue. Ils replongent dans les souvenirs. Un fils d’agriculteur, la soixantaine, regarde, amusé, l’attroupement grandissant des marcheurs pour une tradition qui a bercé son enfance. Il en est ému. Pour autant, il ne fera pas la marche. « C’est une autre époque », souffle-t-il comme s’il avait perdu toutes ses illusions sur cette pratique d’antan.

Sourire aux lèvres, yeux attendris, Mady, 85 ans, savoure ce moment plus délicieux qu’une madeleine de Proust. « J’ai vécu cette migration autrefois dans mon village, à Loures-Barousse, dans les années 1948-1950. C’est là que ça se passait à l’époque. Les moutons venaient de Saint-Gaudens. Le troupeau se reposait la nuit puis repartait le len­demain matin, avec les bergers et les chiens. C’était notre culture. On était heureux quand on apprenait que les moutons allaient passer. »

Joie non dissimulée, Mady a le sentiment que cette féérie de l’enfance reprend du poil de la bête. « Les collectivités relancent l’intérêt de voir les trou­peaux monter en estive et remettent au goût du jour le Barousse, un fromage fabriqué avec du lait de brebis ou de vache, une spécialité d’ici. »

Le petit commerce revit

Mauléon-Barousse s’est réveillé au son des sonnailles des brebis,
le matin du 6 juin. Pendant deux jours, la vie paisible de ses 109 habitants a été rythmée par le passage des moutons, au grand bonheur du seul commerce du village : la boucherie-charcuterie­traiteur La Baroussaise.Reprise en 2025 par Jérémy Assieu, fils d’agri­culteur, la boucherie propose en plus de la viande issue des fermes environnantes, du fromage et d’autres aliments du quotidien, offrant ainsi des services qui s’apparentent à ceux d’une épicerie. De son côté, l’Hôtel des Pyrénées, situé à quelques pas, a lui aussi affiché complet grâce à l’affluence liée à la transhumance.

Des vagues blanches

À la tête de l’événement, le parc naturel régional Comminges-Barousse-Pyrénées dont la création a été officialisée le 10 juillet 2026, la com­munauté de communes Neste Barousse et le syn­dicat des éleveurs travaillent main dans la main, agrémentant la transhumance de rendez-vous culturels comme les concerts de chants pyrénéens ou de musique traditionnelle donnés en soirée, la randonnée-dégustation accompagnée d’un guide et les incontournables découvertes des spé­cialités culinaires régionales.

À 19 heures, à la vue d’une mer de moutons avançant d’un pas ferme au son des bêlements et des cloches, la ferveur s’empare des randonneurs. À peine le troupeau arrive-t-il à leur hauteur qu’il les engloutit, tel un courant d’eau. L’instant d’après, tous progressent ensemble à bride abattue sur la départementale 26 et ses abords.

Plus rien ne compte alors, à part le rythme impulsé par les brebis qui, les sens en alerte, battent la mesure, imposant leur coup de tête ou de cœur selon leur humeur : de temps à autre, elles grimpent sur les talus afin d’engloutir un bouquet de feuilles vertes particulièrement irrésistibles. Par gour­mandise, certaines prennent la clé des champs et foncent, narines en avant, vers les prairies foisonnantes de longues tiges d’herbes.

Les border collies obéissent au doigt et à l'œil à leur maître. Un dialogue permanent se noue entre les deux pour encadrer ce déplacement.
Les border collies obéissent au doigt et à l’œil à leur maître. Un dialogue permanent se noue entre les deux pour encadrer ce déplacement.

Mais c’est sans compter sur la vigilance des border collies, Luxy et Moustique, qui veillent au grain, n’hési­tant pas à piquer des sprints pour tem­pérer les envies d’aller voir si l’herbe est plus verte ailleurs. Le premier promène des yeux vairons qui foudroient. Le second, tout en puissance, impose le respect avec sa démarche de loup.

Des border collies en vigie

« Les brebis ne pensent qu’à manger. Elles ont l’estomac relié directement au cerveau et inversement. Ce sont des ventres sur pattes », lâche Francis Crouzet, le pro­priétaire du tandem canidé. L’éleveur ovin viande, installé à Générest, s’occupe avec d’autres de fermer la marche, aidé de ses deux chiens.

Ces derniers vont et viennent entre le troupeau et leur maître qu’ils fixent par intervalle avec insistance, attentifs à ses instructions, prêts à inter­venir. De vrais soldats.

Constamment à l'écoute, le berger est connecté aux ovins par les yeux et par les oreilles, opérant d'incessants réglages pour accompagner le troupeau vers ses quartiers d’été.
Constamment à l’écoute, le berger est connecté aux ovins par les yeux et par les oreilles, opérant d’incessants réglages pour accompagner le troupeau vers ses quartiers d’été.

Francis Crouzet ne quitte pas des yeux l’avancée des brebis, anticipant les zones dangereuses ou trop étroites pour la ralentir ou l’accélérer. Il repère les plus fragiles qui montrent des signes de fatigue ou qui boitent et organise avec ses collègues leur transfert dans un véhicule roulant à l’arrière.

Aux manettes de la traversée, bâton en main, il dialogue à la fois avec le troupeau, ses chiens et les marcheurs, désireux de partager ce moment de communion.