Llona est arrivée à Berdine il y a dix mois, en juillet 2025. Originaire de Toulouse, cette sommelière et restauratrice de 29 ans a décidé, cet été-là de « prendre les choses en main ». Entendez : reprendre sa vie. Elle vient de perdre son emploi. Les échecs personnels s’accumulent. Elle se sent de plus en plus paumée, consciente que, depuis longtemps, quelque chose ne tourne pas rond dans sa vie.

Cadre scolaire trop corseté

« Dès le CP, j’avais l’impression de ne pas réussir. Le système scolaire n’était pas fait pour moi. » Son sentiment de mal-être s’aggrave au lycée. « J’ai eu des petits soucis, je suis allée un peu en hôpital psychiatrique. Quand je suis retournée à l’école, je n’y arrivais plus. » Elle change alors de cap. « J’ai renoncé à continuer mes études jusqu’au Bac. Et j’ai passé un CAP. C’est ainsi que j’ai commencé à travailler à 17 ans. Je suis entrée très vite dans le monde adulte. » Elle avoue plus tard que le « petit soucis » est une tentative de suicide.

L’entrée dans les addictions emprunte la voie des fragilités. « Quand j’ai débuté le travail, je n’étais pas solide. Je suis tombée directement dans la cocaïne et l’alcool. À cette époque je ne percevais pas ma consommation d’alcool comme un fait anormal. Je me disais qu’on était jeune et qu’on buvait beaucoup et j’imaginais qu’il en était ainsi pour tout le monde. »

Oiseau de nuit

Elle enchaîne le travail le jour et la vie festive la nuit. Elle continue de s’épuiser dans les sorties jusqu’à pas d’heure en oiseau de nuit. Un rythme de vie infernal pour une jeune adulte en construction. « J’ai vite pris un cadence malsaine pour ma construction. À 17 ans, 18 ans, 19 ans, on se croit adulte mais en fait, on ne l’est pas du tout. C’est là que nos fissures peuvent créer de vraies problématiques en nous, notamment des addictions. »

Pendant longtemps, elle peine à comprendre ce qui la tourmente. « J’ai consulté beaucoup de psychiatres et psychologues. Mais j’étais trop immature pour analyser ce qui se passait en moi. Je ne donnais pas aux autres la possibilité de m’aider parce que moi-même je n’en savais rien. »

Rencontre avec une psychologue en art-thérapie

Il y a deux ans, elle croise le chemin d’une psychologue spécialisée en art-thérapie. La méthode lui convient parfaitement. « Dans les moments où on ne sait plus quoi dire ou comment le dire, on peut l’exprimer autrement. Elle m’a fait faire pleins d’exercices symboliques pour essayer justement de me comprendre, de déterminer mes fonctionnements, d’identifier mes souffrances et les choses qui vont bien aussi. » La professionnelle l’a accompagnée dans le projet de séjour à Berdine. « Elle m’a fait comprendre que c’était une bonne chose. »

Au bout de six mois, les Berdinois ont droit à dix jours de vacances, qu’ils peuvent prendre ou pas. Mais Llona est sortie avant à deux reprises. Deux décès l’y ont contrainte. De retour à la Bergerie, elle prend conscience de l’effet bénéfique du lieu sur elle. « C’est bien d’être revenue ici parce que vivre un deuil sans consommer, c’est dur. On est vraiment face à nous-mêmes. On ne peut pas se cacher ou fuir. On doit affronter le deuil avec les souffrances et la colère que ça engendre dans la lucidité. » 

Reprise des liens avec l’entourage proche

Les proches suivent son parcours. Les amis, les parents la soutiennent. Même sa relation avec sa sœur s’est améliorée. « Mes frasques et mes petites sorties de route en ont fatigué beaucoup. Depuis que je suis ici, on est en train de renouer une relation de sœur et c’est génial. »

Elle échange également avec sa grand-mère par lettres. « J’aime qu’on se parle à travers des lettres. Ça renforce un lien. C’est une vraie discussion où l’on se raconte des choses importantes. Se dire qu’on s’aime et qu’on se manque prend davantage de sens dans le contexte de cet éloignement. »

Elle s’est replongée dans la lecture et l’écriture. Elle a retrouvé des sensations que l’alcool et la drogue lui avaient fait presque oublié. Tous ses sens, odorat, goût, écoute des autres reprennent vie. Elle s’en étonne et se réjouit de ne pas les avoir perdus. « Je n’étais plus sensible à ces choses-là. Pour moi, elles n’avaient plus d’importance. J’étais enfermée dans mes sentiments et mes émotions. »

A l'abri des maisons de pierre, les chambres de chaque Berdinois sont spacieuses et confortables. Chacun la décore selon ses goûts.
A l’abri des maisons de pierre, les chambres de chaque Berdinois sont spacieuses et confortables. Chacun la décore selon ses goûts.

La passion de la cuisine

Avant, elle pensait devoir renoncer au métier de la restauration, trop associé à ses addictions. Il représente un risque de rechute. Mais la passion de la cuisine a repris le dessus. «En fait, plus le temps passe, plus je me dis : “Est-ce que je vais renoncer à mes rêves parce qu’ils sont trop dangereux pour moi ou est-ce que je dois renoncer à ce qui me faisait du mal pour pouvoir accomplir mes rêves.” » À force de participer à la cuisine de la Bergerie, d’occuper un rôle important dans l’organisation des repas du hameau, elle se surprend à y croire encore.

En juillet prochain, elle prévoit de quitter Berdine pour suivre une formation en gestion et création d’entreprise. «Pour savoir si le chemin que je suis en train de choisir ici est bon, j’ai besoin de sortir pour mettre en application ce que j’ai appris. Je me donne trois mois dehors pour suivre une formation de gestion et de création d’entreprise. Cette préparation me permettra de savoir si l’entrepreneuriat, l’envie d’ouvrir mon restaurant, est un rêve ou pas»

Au bout de cette période, poursuit-elle, « j’aurais également observé comment je l’ai traversée. À ce moment-là je verrais si j’ai perçu des red flags [drapeaux rouges servant d’alerte] qui me disent : “Tu as encore des trucs qui ne vont pas par rapport à la conso.”» Cette mise à l’épreuve de soi fait partie de sa thérapie.

Le restaurant du hameau tenu par les Berdinois accueille les plus de 80 habitants pendant les repas.
Le restaurant du hameau tenu par les Berdinois accueille les plus de 80 habitants pendant les repas.

Le test de la formation professionelle

« J’ai envie de continuer cette démarche d’honnêteté envers moi-même et de m’interroger : Est-ce que j’ai besoin de revenir un peu à Berdine ? Si je reviens à Berdine, je saurais alors sur quoi continuer mon travail ici, parce que j’aurais entrevu ce qui ne marche pas dehors. Et si ça se passe bien, je peux tirer encore un peu pour voir comment ça se passe. L’idée est de fonctionner tout le temps selon ce principe d’honnêteté avec moi-même, sachant que les portes de Berdine ne me seront jamais fermées. Cet endroit sera toujours là pour m’aider. »

Sa réflexion s’accompagne d’un changement profond dans la manière d’envisager l’existence. « La drogue nous fait perdre la maîtrise de nos vie. On n’en est plus maîtres. On en devient les esclaves. C’est plus sur cette problématique de fond là que je dois travailler plus que le fait de m’éloigner juste des produits. S’il n’y a pas cette remise en question et cette introspection, j’ai conscience qu’à la moindre difficulté, il y a de fortes chances pour que je rechute. Car le problème n’aura été traité qu’en surface. »

Petit pas par petit pas

Maintenant elle veut avancer dans sa vie petit pas par petit pas soit pour écarter ses chimères soit pour les confirmer. « En escargot », précise-t-elle. « Avant, je voulais faire tout vite et atteindre mes objectifs et je me cassais toujours la figure. Dans ma tête, je n’étais pas prête. En termes de connaissances, de capacités, je ne possédais pas ce qu’il fallait, mais je me persuadais du contraire. »

Pour montrer à quel point elle a changé, elle propose en ce samedi 15 mai de montrer sa chambre, le reflet de sa transformation à Berdine. « Cet endroit est devenu mon vrai cocon. C’est l’intérieur où je me sens bien. Il reflète ma reconstruction. Je n’ai jamais eu de chambre comme celle-là dans ma vie parce que je n’étais jamais chez moi. J’étais tout le temps dehors. Je ne prenais pas soin de mon intérieur physique et et intime. Maintenant, je suis heureuse d’être chez moi le soir et d’être seule », raconte-t-elle avec fierté. Pour la première fois, la solitude ne lui apparaît plus comme un vide à combler. Elle y a aménagé un espace où elle se reconstruit.