« De quoi auriez-vous besoin pour jouer ? », lancent Natty Humeau, Chloé Varailhon, et Arielle Chadès, les trois comédiens de la compagnie Les Pieds dans l’eau, aux 110 élèves des sept classes du CFAA réunis pour cette sensibilisation aux addictions. D’entrée de jeu, ils posent les principes du théâtre-forum.
Théâtre participatif
Plusieurs saynètes sur les thèmes de l’alcool, des jeux d’argent en ligne et du protoxyde d’azote vont être jouées. Les jeunes ne seront pas de simples spectateurs, mais des acteurs invités à réagir et intervenir. Le cadre de l’échange est précisé : la bienveillance.
« Ici, il n’y a pas de jugement, mais une participation active. » Une fois ces règles posées, place à l’expérience sociale vivante, telle que l’a conçue son inventeur, le metteur en scène brésilien Augusto Pinto Boal.
Première saynète : une soirée festive entre jeunes bat son plein. Décibels et alcool galvanisent les fêtards qui célèbrent l’obtention du Bac. Emma, Max et Lisa, trois amis, sont de la partie. Emma, bientôt trop éméchée et fatiguée, décide de rentrer chez elle en scooter.
La prise de risque en état d’ébriété
Son besoin de repos l’emporte sur tout, même sur l’amitié. Ses compagnons ont beau la supplier de rester. La jeune fille n’écoute que son besoin de sommeil et s’en va. Drame le lendemain. Elle a trouvé la mort dans un accident de scooter.
Les apprenants sont alors invités à analyser la situation jouée et à imaginer une solution capable d’en changer l’issue. Qu’auraient-ils fait pour éviter que cette soirée entre amis ne se termine aussi tragiquement ? À eux de réécrire l’histoire et d’en donner une nouvelle version.
Le saviez-vous
Un « SAM » est l’acronyme de « Sans accident mortel ». Il désigne le capitaine de soirée qui ne boit pas, ne consomme pas de stupéfiants et ramène tout le monde chez soi. Le concept a été lancé en 1995 en Belgique où il a pour nom « Bob » pour « Bewust onbeschonken bestuurder », c’est-à-dire « conducteur non alcoolisé conscient » en néerlandais.
« Pour transformer la scène, on a le droit de changer les actions de Max ou de Lisa », explique Natty Humeau. L’objectif est clair : empêcher l’imprudente de reprendre son véhicule alors que son état ne le lui permet pas. Les idées fusent pour modifier le destin des jeunes gens qui ne voulaient que s’amuser et leur éviter d’être accablés, à jamais, par le sentiment de culpabilité de ne pas avoir empêché leur amie de prendre la route sous emprise. « Dans cette forme de théâtre participatif, l’idée n’est pas juste de parler, c’est aussi de tester les solutions pour voir comment cela aurait pu fonctionner. »
Le recours à un SAM (Sans accident mortel)
Première proposition venant de la salle : un SAM, pour « sans accident mortel », ramène les amis à bon port après la fête. Sous les applaudissements de ses camarades, Mattin, 18 ans, accepte de rejouer la scène en endossant ce re. Remplaçant Max, il devient le capitaine de soirée, chargé de rester sobre, de veiller sur le trio et de ramener chacun sain et sauf à son domicile.
Grâce à la mesure, l’erreur fatale d’Emma est évitée. La nouvelle scène permet aussi de rappeler les bons réflexes, notamment l’usage de l’éthylotest, y compris le lendemain, l’élimination de l’alcool dépendant de la quantité ingérée.
Besoin d’aide ou d’écoute ?
Si vous ou un proche êtes confronté à une situation d’addiction, vous pouvez contacter gratuitement et anonymement Drogues info service au 0 800 23 13 13 (7 jours sur 7) ou consulter leur site Web pour trouver une structure d’accompagnement de proximité au Pays basque.
Changement d’ambiance dans la deuxième saynète. Dans un lycée, pendant la récréation, Emma et Max s’ennuient sur un banc. Arrive Lisa, un brin boute-en-train et casse-cou sur les bords, qui propose de tuer le temps en inhalant du gaz hilarant (ou protoxyde d’azote) dans des ballons. L’effet est immédiat : tous se mettent à rire sans raison. L’hilarité se transforme en fou rire, incontrôlable. Lisa peine à retrouver son souffle, se tortille puis s’effondre au sol, le visage rougi. Elle a fait un malaise.
De nouveau, la salle est invitée à trouver comment écarter ce drame. « Qui veut changer le sort de Lisa ? », interpelle Natty, en fixant les apprenants. Un étudiant évoque les jeux de société qui peuvent occuper le temps autrement. D’autres suggestions défilent. « Mettre un coup de coude », lance un plaisantin. Certains préfèrent appeler les pompiers ou alerter le conseiller principal d’éducation (CPE) car « venir avec du protoxyde à l’école, c’est interdit ».

Solliciter l’infirmière de l’école
Mais beaucoup admettent rapidement qu’ils ne se sentiraient pas capables de « balancer » un camarade. Solliciter l’infirmière alors ? Certes mais n’est-ce pas trop tard ? La question de la prévention s’impose alors progressivement. Deux pistes émergent : en parler à un adulte référent avant qu’un drame ne survienne et alerter l’entourage susceptible d’agir.
La scène est rejouée. Mikel, 17 ans, accepte d’intervenir pour sauver Lisa. L’infirmière scolaire, Véronique Iralour, monte même sur scène pour jouer son propre re de référente face aux problématiques de consommation au CFAA.
L’écoute d’Entraid’addict 64
Christian Labadie, président d’Entraid’addict 64, une association qui accompagne les personnes souffrant d’addiction, n’a pas hésité à monter sur scène pour donner la réplique aux jeunes apprenants. « L’entourage connaît les difficultés rencontrées par une personne en situation d’addiction et peut l’orienter vers une association ou un spécialiste capable de recueillir sa parole. Encore faut-il que celle-ci s’inscrive dans une démarche d’abstinence. » Cet avis s’appuie sur une route d’abstinent entamé il y a trente-trois ans. Aujourd’hui, il intervient bénévolement comme patient-expert dans les établissements scolaires et hôpitaux, offrant son écoute et ses conseils. Lui-même a bénéficié de soutiens qui l’ont mis sur les rails de la résilience.
Dernière piécette : une famille est prise au piège des écrans et des jeux d’argent en ligne. L’adolescente, totalement absorbée par un jeu vidéo, semble coupée du monde. Son père, joueur invétéré de poker en ligne, lui arrache l’ordinateur des mains pour jouer à son tour, se vantant de ses gains… avant de tout perdre. Il ne voit plus les sommes qu’il engloutit dans le jeu.
Son épouse intervient alors et dénonce le découvert bancaire de 5 000 euros qui met le foyer sur les rotules. Les tensions éclatent. La vie familiale n’est plus que disputes et menaces de séparation. Face à ce drame, les étudiants avancent des remèdes tant radicaux, tant loufoques : « Couper Internet, mettre une tarte au père [Sic], lui confsquer la souris et la carte bleue… » avant de s’accorder sur la nécessité d’un accompagnement par un professionnel.

Andde, 18 ans, se dévoue pour remettre de l’ordre dans cette maisonnée fictive. Il interprète la mère avec énergie et autorité. Par chance, il bénéfécie de la présence dans la salle d’un professionnel habitué à accompagner les personnes en situation de dépendance. Christian Labadie, patient expert et président d’Entraid’addict 64, accepte de donner la réplique (son temoignage).
Il oriente la famille vers une prise en charge adaptée, à la condition, rappelle-t-il, « que la personne concernée accepte de s’engager dans cette démarche ». Au cœur du combat contre les addictions, il y a la nécessité d’être acteur de sa propre reconstruction.
La prévention près des réalités locales
Ce sont les 394 délégués de la MSA Sud Aquitaine qui sont à l’origine de l’événement consacré à la prévention des conduites addictives. L’action destinée aux jeunes des Landes et des Pyrénées-Atlantiques est née d’un constat inquiétant : depuis la période postCovid, la consommation d’alcool et de drogues chez les jeunes est en hausse. « Dès 2021, les délégués ont souhaité agir afin de protéger nos jeunes, explique Corinne de Sales, animatrice de la vie mutualiste à la MSA Sud Aquitaine. Avec ma collègue Christelle Cassen, animatrice dans les Landes, et nos élus, nous avons imaginé une action adaptée au public évoluant en milieu scolaire. » Pour ce projet, la MSA s’est appuyée sur la compagnie théâtrale Les Pieds dans l’eau, intervenant sur les deux territoires. À l’issue des représentations, des associations spécialisées – Cap Addictions et Entraid’Addict 64 – ont pris le relais afin d’assurer un accompagnement des jeunes qui le souhaitent.
Lancé fin 2024 en Sud-Aquitaine, le dispositif se déploie dans les établissements agricoles. Mais son développement reste freiné par des contraintes budgétaires. « On ne peut pas en organiser autant qu’on le voudrait, reconnaît Corinne de Sales. Une intervention coûte environ 1 500 euros, auxquels s’ajoutent la location de la salle et le pot de convivialité. Au total, chaque action revient à 2 000 euros. » En attendant, le bouche-à-oreille porte ses fruits. « Un établissement scolaire privé en milieu rural nous a contactés après avoir entendu parler du projet. Il rencontre lui aussi des problématiques importantes autour des addictions », confie l’animatrice, fière du succès du projet initié par les élus qui ont à cœur de porter la solidarité agricole au plus près des réalités locales.