Quel est votre parcours ?
Je me suis mis à boire de l’alcool dès 12 ans. Au début, c’était de manière légère. Puis la consommation a augmenté progressivement. Quand je me suis fait soigner à 36 ans, j’ai compris que j’étais dépendant depuis mes 18 ans, un âge où l’on commence pleinement sa vie d’adulte. Pendant des années j’ai vécu avec l’alcool, détruisant un peu tout sur mon passage.
Malgré tout, j’ai réussi à conserver mon emploi, même si cela se voyait et qu’on me le faisait comprendre. À l’époque, personne n’osait vraiment me parler clairement. J’étais souvent en arrêt maladie. Et, autour de moi, les relations finissaient par se briser. J’ai vécu cinq ans avec quelqu’un qui a essayé de me faire soigner, mais je n’étais pas prêt. Je refusais l’hospitalisation. Je faisais des cures ambulatoires, puis je recommençais à boire.
Dès que je retouchais à l’alcool, je replongeais. J’ai continué ainsi pendant longtemps. Finalement un jour ma mère et ma sœur m’ont retrouvé allongé par terre dans mon appartement. Elles m’ont fait hospitaliser. C’est à ce moment là que j’ai accepté une chose essentielle : l’addiction est une maladie, et je ne pouvais pas m’en sortir seul.
L’hospitalisation a favorisé votre prise de conscience ?
Si je n’avais pas été hospitalisé, je ne sais pas si j’aurais eu cette prise de conscience. J’y suis resté quinze jours. Deux semaines de cure, ce n’est pas long. Mais j’ai eu une chance extraordinaire : j’y ai rencontré une association et des personnes exactement comme moi. Pour la première fois, j’ai pu parler librement. Par la suite je me suis rendu à des réunions de groupes de parole organisées chaque mois.
J’attendais ces rendez-vous avec impatience parce que je pouvais enfin m’exprimer. Quand on souffre d’une addiction, le meilleur moyen d’avancer, c’est d’oser en parler. Mais on ne peut pas le faire avec n’importe qui. Les associations existent justement pour cela : permettre de rencontrer des personnes qui vivent et traversent les mêmes souffrances.
Cela m’a sauvé. Quand j’ai vu les bénévoles venir soutenir les malades à l’hôpital, je me suis juré : « Un jour, ce sera moi qui ferai ça. » Et aujourd’hui, je le fais. La bataille a été dure. J’ai passé des soirées entières à pleurer seul dans ma chambre. Il faut lutter contre soi-même. La guitare et l’écriture m’ont aussi beaucoup aidé. On ne se sépare pas facilement d’un produit qui vous a accompagné pendant si longtemps dans tous les moments de la vie.
Comment l’alcool est-il entré dans votre vie ?
Je viens d’un milieu rural où le vin était toujours sur la table. Personne ne buvait de manière excessive. Mon père en prenait pendant les repas. Moi, de temps en temps, j’en goûtai un peu coupé avec de l’eau. Souvent c’était moi qui allais tirer le vin dans les barriques.
Parfois, j’en remplissais trop, alors je vidais un petit peu. J’aimais bien ça. Mon corps s’est habitué progressivement. Au lieu de siroter de la grenadine à l’eau, comme le faisaient peut-être les voisins ou les copains de mon âge, moi, je dégustais du vin avec de l’eau. Même dilué, l’alcool restait présent.
Comment se sont passées vos études ?
J’ai obtenu le BEPC puis préparé un CAP-BEP en construction métallique. Ce n’était pas vraiment un choix : il n’y avait plus de place ailleurs. La construction métallique, à l’époque, signifiait travailler en atelier, un peu comme un forgeron. Ensuite, je suis parti dans le Gers pour préparer un bac technique.
Mais le jour de l’examen, le 14 juin 1979, j’avais 20 ans et j’étais totalement ivre. Je suis entré dans la salle, j’ai pris ma copie, j’ai écrit mon nom et ma date de naissance puis je l’ai rendue ainsi. J’étais complètement ailleurs.
Où en êtes-vous aujourd’hui ?
Cela fait trente ans que je ne bois plus. Mais on ne guérit jamais complètement. C’est toujours présent dans la mémoire. Heureusement, j’accompagne les autres. Cela m’a permis d’avancer et de tenir. Au bout d’un certain nombre années d’abstinence, cela devient plus facile. On se libère de cette addiction. Quand je repense à l’état dans lequel j’étais, je mesure le chemin parcouru. Pour les personnes confrontées à l’addiction, le combat est quotidien.
Quels profils rencontrez-vous dans l’association ?
Beaucoup de personnes ont grandi dans des conditions très difficiles : violences, alcoolisme dans la famille, rue, bandes, produits. Certaines ont connu cela très jeunes et se sont réfugiées dans les addictions. Se reconstruire après une enfance comme celle-là est extrêmement compliqué.
© Photos Fatima Souab.