Dossier Comment lutter contre les addictions ?
À l’ombre de la Bergerie de Berdine, l’espoir retrouvé de Bastien
À la Bergerie de Berdine, Llona, 29 ans, fait face à ses addictions
Ce vendredi 14 mai, à 12 h 30, le silence règne dans les petites ruelles pavées cerclées de maisons en pierre. Les habitants sont attablés dans la « Salle à manger », le restaurant du village, inauguré en 2018, qui peut accueillir plus d’une centaine de personnes. C’est ainsi que tous appellent ce lieu de repas collectifs. Autour des tables réunissant sept à huit convives, un ballet d’entrées, de plats et de desserts s’enchaînent dans une chorégraphie bien huilée.
Le temps du partage
L’équipe en cuisine garde l’œil rivé sur la salle. Les assiettes apparaissent et disparaissent. En salle aussi, chacun connaît sa partition. Sur les tables, l’eau ne manque jamais, les corbeilles de pain ne désemplissent pas.
À peine le repas terminé, tout est déjà débarrassé et nettoyé. Puis, dans un mouvement naturel, les convives se mettent à écosser ensemble des petits pois gourmands avant de rapporter les bacs à la cuisine. Chacun retourne ensuite à ses occupations. Ainsi va la vie des Berdinois, comme ils aiment tous à se désigner.

Chacun vaque à ses activités
Josiane Saintpierre, présidente de l’association, prépare avec la troupe formée par les Berdinois le spectacle de théâtre qui sera présenté aux Estivales de Berdine du 19 au 21 juin, leur grande fête annuelle. Pendant ce temps, d’autres s’apprêtent à rejoindre le village voisin pour un concours de pétanque. Les paris sont ouverts sur le futur vainqueur.

À 15 heures, les cuisiniers s’activent pour préparer le menu du lendemain. Un couple d’anciens Berdinois vient célébrer le baptême de son petit-fls au hameau. Huguette, 79 ans, supervise la préparation du repas.
Elle est bénévole à la Bergerie depuis plus de cinquante ans. Pendant qu’elle s’occupe des rôtis de porc issus de l’élevage maison, Joe, 60 ans, découpe des lardons avant d’émincer des oignons.

Un apprenti cuisinier de 60 ans
Installé à Berdine en septembre 2025, Joe l’aide en cuisine. À ses côtés, cet ouvrier agricole du Tarn-et-Garonne apprend le métier. Il s’est mis à boire à 15 ans. Face à un père alcoolique et violent, il se réfugie dans le cannabis. Très tôt, il tente de s’assumer seul. À 20 ans, il sombre dans les drogues dures. « Ça assomme. Je gérais ainsi ma souffrance. »

Tout près, Alain, pâtissier en titre, prépare des tartes aux pommes en grande quantité. Cet ex-technicien de maintenance dans l’industrie cosmétique de 40 ans aime contempler le plaisir sur le visage des gens lorsqu’ils savourent ses réalisations.
Il travaille également à la boulangerie avec son équipier, Marc, un Toulousain de 59 ans. Ensemble, ils régalent le hameau de beaux pains, de pâtisseries et de brioches.
Une libération progressive de l’alcool
Après plusieurs passages infructueux dans des centres d’addictologie à Nice, il débarque à Berdine où il découvre une approche différente. « Ce cadre magnifique et cette activité ont de l’effet sur moi. Ça fait trois ans que je suis abstinent d’alcool. »
Le dimanche, c’est lui qui cuisine. Il prépare sa reconversion. « Je vais passer une validation des acquis de l’expérience (VAE) en cuisine. » Tous les six mois, il part voyager, seul avec son sac à dos. Découvrir de nouveaux pays le fortife.

La force, Maël, 64 ans, la puise dans la menuiserie qu’il pratique depuis 31 mois. En arrivant en 2023, il a un véritable coup de cœur pour ce travail. « J’ai commencé à faire de petites choses. Un collègue un peu touche-à-tout était là pour me guider. Je pouvais compter sur lui. C’est ainsi que je me suis lancé. Désormais je fabrique et restaure des meubles. Je sais aussi concevoir des portes et des fenêtres. »
Réhabilitation par l’acquisition de compétences
En ce moment, il prépare des fenêtres pour la future miellerie en construction dans la zone apicole. Après un divorce difficile, cet ancien saisonnier agricole connaît la dépression et la dégringolade dans la cocaïne et l’alcool. Il perd son travail et atterrit à Montpellier où il finit à la rue.
C’est à l’hôpital qu’il entend parler de Berdine. Jamais il n’aurait imaginé être capable, un jour, de rénover du bois. Une surprise pour cet homme éprouvé. « L’activité m’a rendu responsable. Elle me rend fier de ce que je fais et de ce que je sais. C’est ça la réhabilitation. »

Se reconstruire soi-même
Le samedi matin, à 6 heures, le petit-déjeuner est déjà prêt : thé, café, gâteux, pains découpés en tranches, confitures attendent les habitants. Antoine assure le service. Les Berdinois vont et viennent. Les plus frileux se réchauffent à l’intérieur et émergent tout doucement à la chaleur du café. Les autres s’attablent à l’extérieur. Beaucoup en profitent pour griller leur première cigarette.
À 6 h 30, Josiane Saintpierre entre dans la cafétéria, prend son café et s’installe dans le coin salon. Elle balade ses yeux sur la salle animée par les échanges. « Ça va ? Bien dormi ? » On se serre les mains ou on se donne une tape amicale sur l’épaule. « J’adore ces moments. Chacun s’enquiert naturellement de l’autre », glisse-t-elle, émerveillée.
Un centre social conçu en 1973
L’aventure du centre débute en 1973 dans les Alpes-Maritimes. C’est là qu’à 24 ans, elle crée l’association qui prendra le nom du lieu où elle l’a alors installée : Bergerie de Berdine. Trois ans plus tard, Josiane déménage et récupère le hameau de Saint-Martin de Castillon, juché à 600 mètres d’altitude sur un plateau dominant la vallée du Luberon.
« Ici, tout était en ruine. Au moins avait-on du travail. Et c’était notre slogan : en rebâtissant les maisons de pierre, les personnes se reconstruisent elles-mêmes. » À l’approche de ses 77 ans, rien n’a changé.
Des maisons construites par les Berdinois
Le chantier de la miellerie s’inscrit dans cette démarche et suscite des vocations. Otté, ancien chef cuisinier à domicile de 24 ans, ne dira pas le contraire, lui qui prépare la certification de maçon dans le bâti ancien par la voie de la VAE. Il s’occupe aussi de la chèvrerie.

Il est à Berdine depuis deux ans. C’est son choix. « Jamais je n’ai tenu autant de temps sans stupéfiant, ni alcool. » Les liens avec sa famille ont comme repris vie au fil de sa reconstruction. « La relation était compliquée à un moment donné : on s’est retrouvé fin 2023 et depuis on se reparle très bien même. Ils sont très contents de me savoir ici. »
Naissance d’une passion
Pour Ewan, arrivé à peu près à la même période, le travail de la pierre est même une révélation. « La maçonnerie n’était alors pas plus haute que mes genoux. Seules quelques pierres étaient posées. Pour les angles de fenêtres, de portes, les ouvertures, il faut des pierres taillées. Je me suis lancé et ça m’a pris tout de suite.C’est rare. » Il en est bouleversé.

« Je soufre d’un trouble de l’attention, confie-t-il. Juste avant d’arriver à Berdine, j’ai arrêté mon traitement à la ritaline qui me canalisait. D’habitude, je ne tiens pas en place. Or, la pierre a été un déclic, une passion que je n’ai même pas eue à chercher. C’est inespéré. Il y a une rigueur, quelque chose de philosophique dans ce matériau. On ne le plie pas à notre volonté, comme le métal ou le bois. Si on retire trop de matière, on ne peut pas en remettre. On ne peut ni ressouder, ni mettre de la pâte à bois. Il n’y a pas de triche. »
Le jeune Breton prépare lui aussi la certification de maçon dans le bâti ancien. Pour le moment, il n’envisage pas de quitter Berdine, se sentant encore fragile face à sa dépendance à l’alcool, commencée à 14 ans.
« Ici, le rapport à autrui est sain. On cohabite, on s’entraide. Si l’on a besoin d’un coup de main, il sufft de demander le soir en réunion. On n’est pas isolé chacun chez soi derrière des cloisons. On est tout le temps ensemble. On se connaît tous. » Comme dans une grande famille.
Une approche globale du bien-être
« À Berdine, notre modèle économique est fragile parce que nous avons choisi de ne dépendre d’aucune tutelle », indique Vinciane Zelverte, responsable du développement et de la coordination de l’association. pour faire vivre le lieu, l’association jongle entre subventions, dons et revenus de ses propres activités : maraîchage, élevage, fromagerie et des brocantes organisées tout au long de l’année. Le centre dépend de subventions, de dons et des revenus tirés de ses activités agricoles – maraîchage, élevage, fabrication de fromages – et des brocantes organisées tout au long de l’année.
« Mais cela reste difficile », reconnaît la responsable, d’autant que les coûts de fonctionnement ont fortement augmenté ces dernières années avec la hausse des prix de l’électricité et du gaz. Cette indépendance, revendiquée depuis l’origine par sa fondatrice, Josiane Saintpierre, fait aussi la singularité du lieu. Les personnes accueillies n’ont aucune participation financière à verser. Elles sont logées, nourries et blanchies en échange de leur contribution à la vie du hameau.
« Il y a ici un véritable projet d’accompagnement qui s’appuie sur la définition de la santé donnée par l’organisation mondiale de la santé. » cette définition est la suivante : « La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. » à la bergerie, cette conception se traduit par un accompagnement à la fois social, médical, professionnel, culturel et même spirituel. l’objectif est de permettre à chacun de devenir acteur de son parcours et de son rétablissement. « Au-delà de cette approche globale du bien-être, nous proposons aux Berdinois de prendre tout le temps qu’ils jugent nécessaire pour regagner confiance en leurs capacités, leurs talents. nous pensons que cela contribue à la reconstruction d’une vie épanouissante, basée sur des fondations vraiment solides. »